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Actualités - Opinion

IMPRESSION La possibilité d’une ville

Houellebecq, puisque sa rentrée, traduite en 35 langues, éclipse toutes les autres et même celle de nos enfants, a réinventé un adjectif : « improbable ». Il y a comme ça, des tics du vocabulaire qui permettent d’identifier un auteur dès la première ligne. Depuis Houellebecq, la tendance est à l’improbable. Improbable, une glace sans goût, une rue mal famée, une femme sans âge, un temps incertain. Improbable, un succès qui ne tient parfois qu’à l’usage d’un seul mot…Improbable : littéralement ce qui est impossible à prouver. Par euphémisme, ce qui a peu de chance d’exister. Il suffit donc de dire que quelque chose est improbable pour propulser le banal dans l’irréel. Jolie trouvaille, « l’improbable » de Houellebecq rappelle le « rien » de Raymond Devos qui n’est pas rien puisqu’il est multipliable par trois dans l’expression « trois fois rien ». Au bout de ses variations sur l’improbable, voilà donc que Houellebecq découvre le possible. À défaut d’avoir lu La possibilité d’une île autrement qu’en extraits peu encourageants, je ne peux que saluer la beauté du titre. La possibilité d’une île. Le possible est plus prometteur que le probable. Peut-être grâce au double « s » qui donne au mot une certaine fermeté sonore, une résonance plus concrète. Qu’une île soit encore possible dans ce monde quadrillé, ratissé jusqu’à la moelle, ne peut que laisser rêveur. Une île inconnue, bien sûr, déserte, bien sûr, et qui reste à aborder, en pionnier, avant que les autres ne suivent, vacanciers bruyants, ou solitaires au désespoir contagieux. Une île, chance ultime des naufragés, paradis intact, page blanche de la géographie où tout serait encore à faire. Dans notre civilisation du tout-à-l’égout, une île invite à jeter ce qui existe pour recommencer en mieux. Mais le mieux est l’ennemi du bien et les îles sont si fragiles. À Beyrouth, nous avons longtemps rêvé d’une ville. Les murs explosaient, les uns après les autres, et l’on croyait les entendre hurler à travers leurs béances. Aux bruits infernaux de la guerre ont succédé ceux de la reconstruction. À qui n’aurions-nous pas vendu notre âme pour ces bruits-là ? Faust avait confié la sienne au Malin. En échange, celui-ci avait envoyé une armée de diablotins pour assécher ses marécages. Derrière la fenêtre, il les entendait creuser et souhaitait que ce moment parfait s’arrête, qu’il puisse le savourer encore un peu. Arrête-toi, tu es si beau. Les diablotins creusaient sa tombe. Autant pour nous. S’est-on jamais demandé ce que le Malin gagnait au change avec cette pauvre âme au rêve inachevé ? et que vaut la victoire d’un tricheur ? Contre toute attente, voici qu’une réponse nous est promise et avec elle la promesse d’une ville, et même d’un avenir. Et comme nous aimerions, alors que nous naviguons dans les eaux troubles du roman noir où nous fûmes jetés, offrir au monde en 35 langues cette infinie variation du vocabulaire qui mène de l’impossible à l’improbable, de l’inconcevable à l’incroyable, jusqu’à la possibilité de Beyrouth. Une ville enfin réelle, et libre de ses démons, enfin vraie de sa vérité. Fifi ABOU DIB
Houellebecq, puisque sa rentrée, traduite en 35 langues, éclipse toutes les autres et même celle de nos enfants, a réinventé un adjectif : « improbable ». Il y a comme ça, des tics du vocabulaire qui permettent d’identifier un auteur dès la première ligne. Depuis Houellebecq, la tendance est à l’improbable. Improbable, une glace sans goût, une rue mal famée, une femme sans âge, un temps incertain. Improbable, un succès qui ne tient parfois qu’à l’usage d’un seul mot…Improbable : littéralement ce qui est impossible à prouver. Par euphémisme, ce qui a peu de chance d’exister. Il suffit donc de dire que quelque chose est improbable pour propulser le banal dans l’irréel. Jolie trouvaille, « l’improbable » de Houellebecq rappelle le « rien » de Raymond Devos qui n’est pas rien puisqu’il est...