Un regard qui s’approche, se colle, se promène sur la peau des personnages. De grands yeux bleu-vert qui trifouillent et sondent les pulsions. Et des images ciselées, stylisées, épurées sous l’objectif d’une caméra curieuse. Curieuse caméra en effet que celle de Jihane Chouaib ! Venue présenter son dernier né, «Sous mon lit», au Festival du film qui s’est déroulé il y a deux semaines à Beyrouth, la jeune cinéaste a été une révélation. Zoom sur une «faiseuse d’images».
Sous mon lit met en scène les angoisses et les peurs d’une jeune adolescente et exprime le désir incessant, à la limite obsessionnel, de la jeune réalisatrice de toucher ses personnages au plus profond d’eux-mêmes. Démarche difficile mais qui, semble-t-il, a été bien accueillie par le public, ravi de voir de l’innovation à l’échelle du cinéma libanais. «Je ne sais quel critique des années 30 avait dit que l’essence du cinéma était les gros plans, la proximité avec les acteurs, la possibilité qu’ils ont à se toucher, à s’embrasser», dit Jihane Chouaib. Cette pensée lancée à la hâte prend soudain l’allure d’un credo et explique pourquoi cette jeune fille, vivant à Paris depuis l’adolescence, a décidé un jour de se tourner vers la caméra.
De l’abstrait au réel
Une gageure pour cette Libanaise qui avait quitté à l’âge de quatre ans son Liban natal pour se fixer, avec ses parents, en France après un court passage au Mexique. C’est à Paris qu’elle poursuit des études de philosophie, jugées par la suite trop abstraites et trop rigides, «n’étant pas l’entrée la plus adéquate pour accéder à la réalité», dira-t-elle. Cette réalité, elle va la trouver par hasard, en faisant ses premières armes auprès d’un ami qui lui donne l’occasion de se lancer dans le milieu cinématographique. «Je me suis retrouvée en plein dans le tournage, alors que j’étais censée simplement collaborer à l’écriture.» L’expérience est grisante et lui laisse un arrière-goût agréable. Et la voilà qui s’essaye toute seule à un petit tournage en vidéo, toujours entre amis, question d’apprendre. L’essai est concluant puisqu’il sera immédiatement suivi de deux projets, deux moyens-métrages écrits et réalisés par l’artiste: Otto ou des confitures et Sous mon lit .«À sa sortie, le premier a été accueilli comme un ovni par la critique française car, à l’époque, explique-t-elle, c’était le règne du cinéma réaliste et de la caméra à l’épaule». Jugé probablement un peu trop sombre ou un peu trop théâtral, Otto et des confitures sort néanmoins des sentiers battus et défriche les idées acquises. Un cri de «Famille, je vous hais» au ton grave et ludique à la fois, et qui fait la lumière sur un univers fondé sur l’amour, mais aussi sur sa déconfiture. Jihane Chouaib a puisé son inspiration dans les vieilles histoires de familles qui vivent en vase clos. Une inspiration orientale, puisqu’elle y retrouve des résidus de son éducation libanaise, véritable pot-pourri aux odeurs et couleurs surannées. Mais aussi mexicaine, pour tout ce que ce pays draine comme morbidité joyeuse. Cette inspiration sud-américaine et ce sens esthétique du baroque se retrouvent dans le second film que la cinéaste entreprend quelques années plus tard.
Sous son lit
Toujours dans la thématique de la cellule familiale, foyer d’amour et de désirs conflictuels, Jihane Chouaib signe son second moyen-métrage. Sous mon lit, qui a reçu le prix du Syndicat de la critique à Cannes et le prix de la jeunesse au Festival de Pantin, a une connotation autobiographique puisqu’il s’inspire de sa propre adolescence. Il met en scène les angoisses d’une jeune face aux premiers désirs et aux premières pulsions. Dans cette démarche purement cinématographique où elle s’éloigne de l’espace théâtral d’Otto ou des confitures, elle fait place à l’épure, à la stylisation. Une caméra sensuelle et charnelle encadre des plans bien fixes et y enferme l’actrice principale, d’abord récalcitrante, mais qui finit par se livrer à l’objectif. La lumière insidieuse et le son pénétrant finissent par troubler cinéaste et spectateurs à la fois.
Nourrie des grandes œuvres de cinéastes tels que Lars Von Trier, Hitchcock, Fellini ou Cassavettes, ceux-là qui ont magnifié leurs actrices par des gros plans célèbres, Jihane Chouaib devient à son tour cette passeuse d’images. Des images qui, plus éloquentes que le mot, s’impriment aussitôt dans l’inconscient collectif.
Cette recherche d’images et de sensations nouvelles explique-t-elle ses fréquents voyages au Liban? La jeune cinéaste laisse croire qu’elle est sur un nouveau projet, un long-métrage cette fois-ci. Il pourrait s’agir du retour d’un exilé dans son pays natal. Affaire à suivre donc…
Colette KHALAF
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats