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Actualités - Opinion

Opinion Le mouvement étudiant est-il en mal de politique ?

Le recouvrement de la souveraineté libanaise a entraîné le mouvement étudiant de l’après-guerre dans une nouvelle phase. La condition estudiantine se trouve ainsi face à de nouveaux enjeux. Elle passe subitement et sans transition de son état primaire (pas au sens négatif du terme) – à savoir celui de la contestation et du radicalisme – à l’innovation (consistant à penser à l’avenir politique du Liban et à engager une réflexion sur le sens même de sa révolte). L’objectif de cette dernière phase est d’édifier à la fois une démocratie viable et des institutions politiques durables, qui puisent leur légitimité des deux sources à la base du contrat social libanais, la Constitution de 1926 et le pacte de 1943. S’il est vrai que l’esprit de révolte a marqué les premiers temps du mouvement estudiantin, il n’en demeure pas moins que cet esprit devrait être canalisé aujourd’hui vers des politiques de jeunesse qui assureront, à l’avenir, plus de stabilité. Faut-il obligatoirement rappeler que le problème libanais est avant tout interne et que le Liban ne subit les coups de Jarnac de son environnement régional que s’il ouvre la voie, du fait des dissensions nationales, aux ingérences étrangères. La définition par la jeunesse d’une nouvelle orientation politique dépend de plusieurs registres dont l’action propre n’est souvent pas facile à identifier. D’abord, parce qu’il n’y a pas à proprement parler une jeunesse libanaise mais des jeunesses communautaires, et que l’on retrouve, un peu partout dans les universités, les anciens clivages hérités de la guerre et projetés à une échelle moindre sur les différents campus universitaires. Les courants estudiantins ne sont ainsi, pour la plupart, qu’un prolongement des tendances politiques générales du pays. Ensuite, parce qu’il n’y a pratiquement pas eu, ou très peu, une tentative d’ouverture et de dialogue entre les différentes forces estudiantines issues de communautés différentes, sauf à l’Université américaine. Enfin, dernier paramètre à prendre en considération, et non des moindres, la conjoncture politique elle-même, depuis le temps de la répression jusqu’au désenchantement durement éprouvé qui a succédé à l’éphémère optimisme du « Printemps de Beyrouth ». C’est à un mouvement de construction identitaire et d’affirmation personnelle que doivent à présent s’arrêter les choix politiques des étudiants. Jusqu’à présent, ces derniers, bien que l’on puisse leur donner crédit sur maints aspects de leur engagement, ont mal négocié leur héritage social, culturel et politique. Ils ont intériorisé des valeurs et des opinions émises et prescrites par la génération de la guerre, qu’ils ont voulu garder et reconduire, en rejetant les valeurs ou opinions qui ne coïncidaient pas avec leurs convictions nouvelles. Mais jamais, à l’exception de quelques récentes formations estudiantines, à l’instar du mouvement de gauche « No Frontiers » à l’AUB et de certains groupes d’indépendants et de partisans à l’USJ, ils n’ont formulé des programmes clairs et entiers, qui enregistrèrent leur dynamique dans une socialisation politique sérieuse et crédible. Ce manque de repères précis pour interpréter le champ politique, ainsi que l’absence totale de politiques menées par le gouvernement en direction de la jeunesse ont été pour beaucoup dans l’altération du rapport des jeunes à la politique et dans le processus de leur participation à la prise de décision dans certains domaines qui les concernaient directement, comme le dossier du service militaire. Ainsi, la politique gouvernementale a façonné, quinze ans durant, une discrimination à l’égard d’une jeunesse n’ayant, par conséquent, pas eu l’opportunité d’accéder à une certaine autonomie. Il en est ainsi, par exemple, de la non-reconnaissance d’une responsabilité et d’un éveil politique précoces, en octroyant aux jeunes le droit de vote à partir de l’âge de dix-huit ans, l’entrée dans la vie adulte, au sens des responsabilités civiles, coïncidant ainsi avec l’entrée en politique, au sens des responsabilités citoyennes. Vulnérabilité sociale Par ailleurs, l’absence de facteurs d’insertion sociale, particulièrement accusée chez les universitaires en fin d’études et les étudiants à la recherche d’emplois, dans les politiques gouvernementales qui se sont succédé avant le cabinet Siniora, a renforcé considérablement la vulnérabilité sociale de la jeunesse libanaise et aggravé le phénomène de l’émigration. Étant donné leur relative dépendance financière envers leurs parents, à l’exception d’une infime minorité, l’incertitude liée à leur statut social d’étudiants – un statut qui n’a d’ailleurs jamais été reconnu légalement par l’État – et leur sentiment d’improductivité, leur efficacité sociale était mise à mal. Une situation qui vient ressortir les incertitudes sur leur efficacité politique. À partir de là, l’identité politique du mouvement étudiant, courageux dans ses heures de solitude face à l’hégémonie syrienne et ossature du mouvement populaire qui a suivi l’assassinat de Rafic Hariri, peut-elle se définir ? Quels sont les défis qui le guettent et qui peuvent encore le mobiliser ? D’autant plus que sur les campus, la crise du politique déverse tous ses aléas. Une crise de la représentation d’abord, mais qui a été en partie corrigée lors des dernières élections législatives. Cette crise explique le nombre croissant d’ « indépendants » lors des élections estudiantines puisqu’elle touche à l’insuffisance des programmes des partis et de leur contenu idéologique. Une crise d’affiliation ensuite et qui a été, au contraire, aggravée lors des élections de mai-juin 2005. Cette crise nous éclaire parfaitement sur le défaut d’instruments structurant l’espace politique libanais et sur l’absence de repères qui permettent une identification marquée à telle ou telle famille politique et qui orientent nos choix, nos éventuelles appartenances partisanes. Le paysage politique libanais apparaît ainsi brouillé et l’on ne peut aisément décoder la complexe réalité de notre chose publique. Ce qui n’est pas sans entraîner une plus grande volatilité de l’électorat, des perceptions politiques déconsidérées, à la rigueur insaisissables, et qui font que les étudiants et les hommes politiques évoluent dans deux univers parallèles, fermés l’un à l’autre. Le mouvement de février-mars Ainsi, les universitaires se détournent-ils des anciennes formations et affichent au grand jour leur indépendance vis-à-vis de partis traditionnels. Mais s’il y a crise dans l’identification politique, les étudiants demeurent malgré tout en attente de politique. Tel est un constat, il est vrai paradoxal, qu’il faut néanmoins prendre en compte. Car le mouvement de février-mars 2005, plus que foncièrement contestataire, était revendicatif. Plus qu’une lutte d’arrière-garde, il était porteur de nouveaux espoirs et de recherche de nouveaux horizons dans la jungle d’une république à l’époque démente. À la base de ce mouvement, faut-il nécessairement le rappeler, et qui lui a assuré une continuité, se trouve toute l’infrastructure estudiantine qui démontra ses qualités organisationnelles lors du campement de la place des Martyrs. Magnifique symbiose entre des partis étudiants que rien ne rapprochait, qui s’excluaient mutuellement, mais qui, l’histoire de quelques mois, nous font oublier le temps où nous agissions chacun distinctement. Chacun à sa manière et où l’on désertait en abandonnant l’autre seul, isolé face à la soldatesque d’un régime autoritaire. Comme ce jour du 9 août 2001 où nous attendions avec impatience, devant les marches et le portail du Palais de justice, les « bus » du PSP, insulté autant que les étudiants du courant souverainiste après les rafles qui ont suivi la réconciliation de la Montagne, et qui n’arrivèrent jamais. Ces angoissantes minutes, un peu avant-midi, où, confrontés à la peur d’un affrontement qu’on sentait venir, apparaissaient comme une éternité. « Les membres du PSP vont débarquer d’un instant à l’autre », nous disait-on. « Ils viennent garnir nos rangs », criait-on, pour que nous puissions tenir plus fermes devant le danger d’une répression brutale. Et ils n’arrivèrent jamais. Ce sont les affligeantes images parues le lendemain à la une de la presse qui apportèrent le plus fidèle témoignage des atroces événements qui se sont déroulés au cours de cette journée. Ou encore ce 21 novembre 2003, où aounistes et universitaires de la rue Huvelin, d’une part, étudiants Kataëb, PNL et FL, d’autre part, décidèrent d’organiser, séparément, deux manifestations pour un même événement, à savoir le rituel estudiantin du deuil de l’indépendance, et où l’on envoyait, comme pour sauver les apparences, des délégations représentant chacune des parties au rassemblement de l’autre. Une vitalité politique La capacité de mobilisation des étudiants et leur obstination devant les menaces successives des forces de l’ordre, à ne pas lever le camp du Bourj, attesta néanmoins d’une certaine vitalité politique chez une partie de la jeunesse. L’autre partie rejoignant, dans la journée et avec le reste des classes d’âge, les dormeurs de la veille. Le camp de la place des Martyrs fut ainsi leur dernier acte politique avant que l’opposition ne se désagrège. Les étudiants sont en mal de politique. Ceux qui, de ma génération, hériteront d’une insoutenable dette publique, qu’on les laisse s’exprimer. Maintenant qu’ils n’ont plus besoin de la rue pour le faire. Mais qu’on les entende surtout. Comme Ahmed Fatfat, en décidant d’organiser un congrès national de la jeunesse. Une initiative que les étudiants attendaient depuis longtemps et qui avait été précédée, il y a un an, par le projet Kadmous de la Fondation René Moawad. Un projet pionnier dans le genre, soumis aux amicales estudiantines et qui devait aboutir à un congrès national semblable à ce que propose aujourd’hui le ministre de la Jeunesse et des Sports. Le programme de M. Fatfat est ambitieux. Les étudiants devraient, pour l’appliquer, lui donner substance, choisir eux-mêmes les sujets que l’on abordera. Que l’on discutera à bâtons rompus, en toute sincérité et en dehors des préjugés sur notre douloureux passé et des questions frappées désormais du sceau de l’obsolescence. Seuls les étudiants, en œuvrant pour l’émergence de nouvelles formes de citoyenneté, pourraient redonner au débat politique sa dignité et montrer qu’ils n’ont, après tout ce temps, pas rangé leur panoplie d’illusions. Débattre des formes constitutionnelles du Liban surtout, en n’éliminant a priori aucune proposition, aucune suggestion, aussi choquantes soient-elles, pour éviter que l’on ne retombe dans ce vicieux schéma des « mensonges mutuels » entre Libanais, auxquels d’ailleurs on a fini par croire et qui nous ont coûté l’effondrement de notre État. Débattre de l’éducation. L’instruction civique par laquelle tout commence et donc tout se termine, pour corriger cette inadmissible différence de niveau entre l’éducation publique et l’éducation privée. Débattre de la politique étrangère de notre pays ; la 1559, le désarmement du Hezbollah, les relations avec la Syrie, la Ligue des pays arabes…Débattre en tout des questions qui engagent l’avenir. Discuter des problèmes identitaires Si les étudiants parviennent à un accord sur l’essentiel, alors ils auront donné au Liban ce référent subjectif qui fait que notre État puisse s’affranchir de tout déficit politique qui ronge les États faillis. Encore faut-il se souvenir que le diable est dans les détails. S’ils y arrivent, ils auront jeté les bases futures et certaines d’une démocratie viable. Les générations précédentes ont échoué dans la construction d’une nation. Car la nation est avant tout un construit social et rien n’est génétique. Elles ont néanmoins eu le mérite de faire comprendre aux étudiants que si la nation libanaise n’a été à présent qu’un pari perdu, personne autre qu’eux n’a aujourd’hui le devoir d’aménager, au cours de leurs futurs débats et qui devront se poursuivre durant des mois et non seulement l’espace d’un week-end, les formes d’un État qui puisse soulager les appréhensions sectaires et répondre à un pluralisme culturel qui, malheureusement ,a fait autant de mal que de bien. Que l’on discute de nos problèmes identitaires, du confessionnalisme, du fédéralisme, de la décentralisation, de la laïcité… Bref de tous ces sujets que l’on différencie comme remèdes au problème libanais. Nous aurions ensuite tout le temps de discuter – même si les institutions valent aussi ce que valent les hommes, dans la vanité des querelles politiciennes, des alliances et des opportunismes – qui de Georges ou de Tony sera président de la République. Amine ASSOUAD
Le recouvrement de la souveraineté libanaise a entraîné le mouvement étudiant de l’après-guerre dans une nouvelle phase. La condition estudiantine se trouve ainsi face à de nouveaux enjeux. Elle passe subitement et sans transition de son état primaire (pas au sens négatif du terme) – à savoir celui de la contestation et du radicalisme – à l’innovation (consistant à penser à l’avenir politique du Liban et à engager une réflexion sur le sens même de sa révolte). L’objectif de cette dernière phase est d’édifier à la fois une démocratie viable et des institutions politiques durables, qui puisent leur légitimité des deux sources à la base du contrat social libanais, la Constitution de 1926 et le pacte de 1943. S’il est vrai que l’esprit de révolte a marqué les premiers temps du mouvement estudiantin,...