Treize octobre 1990 : les troupes syriennes brandissent leur drapeau dans les jardins du ministère de la Défense et sur le toit du palais de Baabda, réalisant ainsi, 14 ans après les premières escarmouches avec la résistance libanaise, un rêve vieux de 50 ans : la grande Syrie.
Les barrages syriens fleurissent alors sur toutes les routes libanaises, sans exception, alors que des résistants et des civils libanais sont détenus puis emmenés dans les prisons syriennes. Les combattants de l’armée libanaise, ceux n’ayant pas connu le sort de leurs compagnons de Dahr el-Wahch – exécutés de sang-froid par les troupes syriennes – marchent dans les rues désertes de Beyrouth la tête basse, traumatisés par un sentiment de défaite et d’humiliation. Les symboles et monuments de la résistance libanaise sont profanés, les routes et les maisons libanaises sont la cible de bombardements incessants, les corps de civils gisent sur le sol...
Tel était le spectacle le 13 octobre 1990, comme au lendemain de l’occupation de Paris par les troupes allemandes. Mais il semblerait que cette journée n’ait jamais existé, à l’instar des 15 années de résistance. Les frustes de la vie politique vont, à partir de cette date, se placer sous les ordres de l’occupant syrien pour institutionnaliser l’occupation, en contrepartie de postes ministériels, diplomatiques et législatifs.
Nous voici en 2005, l’année de l’amnésie généralisée. Le sentiment de victoire contre l’occupant syrien se mélangeant à celui de la déception et de la trahison. Ces mêmes frustes du 13 octobre 1990, que l’on considérait, il y à six mois, comme les représentants du régime d’occupation, sont aujourd’hui des alliés que l’on défend.
Quel peuple au monde, après 30 ans d’occupation, tourne la page en deux mois ? En deux mois, toute la classe politique souhaite les meilleures relations avec la « Syrie sœur ». Les collaborateurs sont légitimisés chacun à son tour par des alliances électorales et politiques avec la totalité des partis souverainistes. Les Libanais dans les geôles syriennes sont oubliés, les meurtres commis par les services syriens pardonnés, et 30 ans de harcèlement militaire puis moral et économique effacés...
L’engagement des jeunes
Je refuse de considérer que nous sommes un peuple sans fierté, par respect pour tous nos martyrs, pour les handicapés de la guerre et pour le mouvement estudiantin. Cette responsabilité repose sur les épaules de la totalité du courant souverainiste, seul opposant légitime, car seul opposant entre 1990 et 2004. Car il faut apparemment rappeler que pendant 15 ans, nous (CPL, FL, PNL, base Kataëb, guache démocratique et les indépendants) nous étions seuls. Ce courant souverainiste, qui du fait de sa politique basée sur les concessions, a réussi à démobiliser les jeunes militants que la dictature syro-libanaise n’avait pu faire plier.
C’est en acceptant des alliances électorales et politiques, de part et d’autre, avec les symboles de la dictature syrienne que les responsables de ce courant risquent de porter un coup dur à une grande partie de ces jeunes héros du PNL, de la base Kataëb, du CPL, des FL, sans oublier un grand nombre d’indépendants, dont l’engagement sincère et la transparence sont pour eux des vertus.
Nous est-il demandé d’agir en fonction du cliché selon lequel nous sommes un « peuple mercantile » qui fait passer ses intérêts avant sa fierté, sa conscience et le sacrifice de ses martyrs ? Pas de demandes d’excuses officielles syriennes ni de compensations pour les familles des victimes des bombardements syriens ? Pas de demandes d’explications aux ex-collaborateurs du régime syrien à l’instar de Michel Murr, Hariri, Joumblatt, Arslane, Berry, Frangié, Lahoud, sans oublier le Hezbollah... ? Bien sûr que non ! Ce sont nos alliés d’aujourd’hui !
Quel est le sort de ces héros encore détenus en Syrie jusqu’a nos jours ? Dans quels comptes syriens ou libanais se trouvent les 50 milliards de dollars de la dette publique ?
Tout cela se passe trop vite chers compagnons de lutte. Vous avez tourné la page beaucoup trop vite et sans demander des comptes à personne. Comme ci tous les slogans d’avant 2005 n’étaient qu’instruments de propagande. Eh bien, permettez-nous d’être fidèles à notre histoire et notre lutte. Permettez-nous de ne pas oublier qui était les trois pôles du pouvoir le 7 août 2001. Permettez-nous d’être outragés quand on retrouve à la tête de l’État, après le retrait syrien, les mêmes personnes ou la même mouvance.
Quels que soient les postes ministériels et quel que soit le nombre de sièges à la Chambre, tout cela ne vaut rien si nous perdons notre authenticité, si nous ne savons pas assumer nos responsabilités et nos positions de principe, quitte à s’excuser auprès du peuple libanais pour les fautes que nous avons commises et à demander des excuses pour les fautes qui ont été commises à notre égard. Telle est la véritable réconciliation nationale et non la réconciliation fictive évoquée sur toutes les chaînes de télévision par nos politiciens. Comme si un congrès national imaginaire de réconciliation s’était déroulé à une date fictive et dont tout le monde revendique l’existence. Tous ces postes n’ont aucune valeur si nous les obtenons sans savoir exactement ce que l’on veut, sans une vision claire de l’avenir, basée sur les leçons de notre passé douloureux.
Pour une nouvelle Constitution
C’est un congrès national sous le patronage de l’ONU qui aurait dû être organisé au lendemain du retrait syrien, le 26 avril 2005, en présence de tous les groupes représentatifs du pays. Une lecture aussi objective que possible du passé doit être effectuée, car un peuple qui n’est pas capable d’écrire un livre d’histoire ne peut construire un pays. Après tout, que doit-on enseigner dans les écoles dans le cadre du cours d’histoire ? Rien ?
Ensuite, c’est un long débat sur les problèmes communs à tous les Libanais et propres à chaque communauté qui devrait être lancé. Il s’agit à ce niveau de se conformer à deux principes fondamentaux :
- Respecter le droit à la différence et la garantie des droits individuels et collectifs.
- Supporter les conséquences de l’aboutissement du dialogue, même si elles sont négatives, afin de ne pas édifier un pays sur des bases tronquées, comme ce fut le cas jusqu’à présent.
C’est finalement un nouveau document national qui doit résulter d’un tel dialogue, une nouvelle Constitution trouvant ses fondements dans la volonté des Libanais, à l’instar de la Constitution de la Quatrième République de 1946, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Une Constitution qui avait tiré les leçons de l’arrivée au pouvoir des régimes fascistes par des voies démocratiques.
Chers compagnons de lutte contre l’occupant syrien, n’ayons pas peur du passé. Le travail de mémoire est essentiel si l’on veut trouver les bonnes solutions et construire l’avenir...
Samy GEMAYEL
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Les barrages syriens fleurissent alors sur toutes les routes libanaises, sans exception, alors que des résistants et des civils libanais sont détenus puis emmenés dans les prisons syriennes. Les combattants de l’armée libanaise, ceux n’ayant pas connu le sort de leurs compagnons de Dahr el-Wahch – exécutés de sang-froid par les troupes syriennes – marchent dans les rues désertes de Beyrouth la tête basse, traumatisés par un sentiment de défaite et d’humiliation. Les symboles et monuments de la résistance libanaise sont profanés,...