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Actualités - Opinion

Du vote sanction à l’adoption d’une nouvelle loi électorale

Un ami me confia, au cours d’une brève discussion ayant pour sujet les dernières élections législatives, que les chrétiens ont désormais choisi d’être chrétiens avant d’être libanais. Le temps pressant, je n’eus pas l’opportunité de lui répondre. Je profite de ce papier pour le faire. À l’entendre parler ainsi, on a l’impression qu’il pourrait y avoir une échelle dans les valeurs, une hiérarchie entre les convictions religieuses et le sentiment d’appartenance à une patrie. Il s’agit en fait plus d’une allégeance à la communauté, dans l’acception politique du terme, qu’une question métaphysique de croyance religieuse et de foi en un Être transcendantal. La confession reflétant scrupuleusement cette idée que les Libanais se représentent leur histoire à travers un vécu communautaire et non à travers le prisme d’une mémoire collective. Cela est peut-être regrettable, mais les choses sont ce qu’elles sont et il vaudrait mieux en tirer les conséquences. Car le Liban est plus proche de ce que Michel Chiha appelle « une association de communautés » qu’un État façonné sur le modèle stato-national. Nous sommes ainsi condamnés au compromis communautaire, l’intégration nationale n’ayant pu aller au-delà du précaire équilibre libanais. Le consensus demeure l’essentiel argument de légitimation de toute décision politique. Partant, les Libanais devraient préférer, disait Hamid Frangié, les mauvaises solutions, mais confortées d’un consensus, aux bonnes solutions sans consensus. Un état de fait qui n’inspire pas trop l’optimisme, mais qui reste malgré tout un état de fait. Il est donc devenu indiscutable que le cas libanais ne saurait être résolu à l’aune de l’État-nation et qu’il faudrait mieux réfléchir au problème par le biais d’effets structurels et donc par une remise en cause du régime des pouvoirs publics, une redéfinition des institutions politiques et l’adaptation des mécanismes constitutionnels à une culture politique et une tradition démocratique particulières. Car si l’accord de Taëf a été exemplaire pour faire taire le canon, il n’a pas engagé le Liban sur la voie de l’État de droit. On pourrait rétorquer que le document d’entente nationale a été faussé dans son application. Certes, mais cela reste loin d’être suffisant. L’accord de Taëf recèle des antinomies qui pourraient nous être fatales. Il porte en lui les germes d’une reprise de l’instabilité, surtout après que l’arbitre syrien eut disparu de l’échiquier politique. Bref, une scandaleuse démesure dans la gouvernance, illustrée sans ambiguïtés par cette dérive inquiétante à un régime d’assemblée, amorcée dans le texte constitutionnel de 1989 et accentuée par les pratiques insidieuses d’un Nabih Berry qui ne se suffit pas d’une suprématie théorique de la Chambre. Lui qui préside les sessions du Parlement lorsque ses intérêts l’y obligent et qui s’abstient de le faire lorsque les enjeux lui sont défavorables. Une pratique cautionnée à merveille par le Hezbollah et le bloc de Joumblatt lors du torpillage de la réunion parlementaire consacrée au vote de la loi électorale censée adopter le caza pour circonscription. Une séance de filibustering révélant au grand jour la complicité de certains membres de Kornet Chehwane qui n’ont pas dit un mot pour s’opposer à la prorogation de l’anarchique loi de 2000. C’est bien contre cette pratique exécrable du politique que l’électorat chrétien a choisi de voter en juin dernier, pour punir la duplicité de langage, le dépassement des attributions politiques, l’irresponsabilité des dirigeants et l’incessant mépris de la volonté populaire. Le raz-de-marée aouniste au Mont-Liban n’a été que le reflet d’une crise de confiance et un signe extérieur de reniement d’une représentation politique ingrate. Un vote sanction, agrégat de passions obscures et de sentiments de frustration, mais aussi un vote fondateur d’une nouvelle ère dans l’après-mandat syrien. Les chrétiens du Mont-Liban et des deux circonscriptions du Nord ont su exprimer, dans un accès d’énervement, les raisons de leur exaspération à l’égard de leurs leaders traditionnels. Un ensemble d’organisations politiques, à l’instar de Kornet Chehwane, longtemps considérées par la rue chrétienne comme leurs familles spirituelles et qui ont déçu dans la même proportion où le général Aoun n’a cessé de satisfaire, aussi bien dans son discours que par sa transparence et sa praxis politique. Ils ont déçu parce que justement, par une emprise de déracinement, ils n’agissaient plus en concordance avec ce que les chrétiens attendaient d’eux. L’unité de l’opposition, n’a cessé de marteler Michel Aoun, n’est pas une fin en soi. Walid Joumblatt et Saad Hariri en ont fait un slogan de campagne, dissimulant derrière ce poncif pourtant séduisant des ambitions hégémoniques dans le partage de pouvoir, voulant se forger ainsi une place de choix dans l’hémicycle afin d’engager un amendement constitutionnel et l’élection d’un nouveau président de la République, et biaisant les aspirations d’une grande partie de citoyens par une investiture musulmane de députés censés représenter les communautés chrétiennes. Tel est le cas notamment de M. Edmond Naïm. Je le prends pour exemple, car M. Naïm, en juriste chevronné qu’il est, doit savoir mieux que quiconque – même si dans une démocratie classique le député, élu dans une circonscription, représente l’ensemble de la nation – que le modèle consensuel reste la règle au Liban et que les députés libanais représentent, par conséquent, d’abord leurs communautés respectives au sein du pouvoir législatif. Il est encore une fois regrettable peut-être qu’il en soit ainsi, mais telles sont les règles du jeu, M. Naïm. Le mérite du général Aoun, au-delà de son discours aconfessionnel et de son initiative de réforme, aura été, en refusant de s’aligner aveuglément sur le rassemblement du Bristol au nom d’une invention illusoire qu’est l’unité de l’opposition, de redonner de la vigueur à la démocratie libanaise et d’en finir avec cette implacable logique des « bulldozers » électoraux. La compréhension du phénomène Aoun au Mont-Liban et au Liban-Nord est tout à fait saisissable : une aura charismatique épousant un contexte favorable. Certains qualifieront le phénomène de populiste. Ils n’ont pas tout à fait tort, sauf qu’aucun populisme ne naît ex nihilo. Depuis Boulanger et Poujade jusqu’à Juan Peron, le populisme vient de ce qu’entre l’élite politique et la base sociale se crée une rupture affective. Michel Aoun a su réconcilier cette base sociale chrétienne avec sa représentation, en se réappropriant, à travers une sémantique glissante, des formules simples et percutantes, le langage que la majorité des chrétiens veut entendre. Le populisme se produit ainsi dans des sociétés à la recherche d’affects perdus, des sociétés en crise de transition. Il redonne ainsi à la politique toute sa dimension psychologique. Et c’est là une force, mais aussi un itinéraire dangereux qui pourrait mener, par cette « culture du peuple » chère aux plus détestables des dictatures, vers un césarisme plébiscitaire. Cependant, la glaciale alternative qu’ont proposée Saad Hariri et Walid Joumblatt aux chrétiens : soit vous approuvez notre politique, soit nous faisons élire pour vous des députés, qui eux et sans avoir aucun rapport avec vous, l’approuveront, a déclenché, dans une société bloquée, une psychologie politique de masse. Le populisme de Aoun est ainsi fortement associé au désenchantement, voilà quinze ans, d’une communauté mise à l’écart du système. Il est venu, par la légitime voie du suffrage universel – que certains perdants des élections ont même osé questionner, conspué du coup l’intelligence de l’électeur –, corriger les dysfonctionnements de notre régime démocratique lorsque gouvernants et gouvernés ne se suivent plus. La démocratie nous est réapparue clairement il y a deux mois sous sa véritable explication : une méthode et non une idéologie, réorientant les chrétiens vers leurs repères traditionnels et brisant l’immobilisme, la tiédeur et l’action corrosive de certaines figures de proue de l’establishment issu de Kornet Chehwane. Je regrette de n’avoir pu répliquer à mon ami que les chrétiens, en rétablissant l’équilibre rompu, ont réaffirmé plus que jamais leur attachement à la formule consensuelle. En votant tel qu’ils l’ont fait au cours des dernières législatives, et n’en déplaise à Walid Joumblatt et Saad Hariri, ils ont observé à merveille cette formidable expression de Bachir (Gemayel) prononcée lors d’un discours en 1981 : « (…) Cependant, agressés en tant que chrétiens, nous nous sommes défendus en tant que Libanais. » On avait presque cru, ces dernières semaines, que nos hommes politiques avaient épuisé durant la campagne électorale leurs dernières cartouches confessionnelles. Hélas, il n’en est rien. Les contradictions au sein de l’opposition plurielle étaient en effet telles que ses protagonistes ne pouvaient s’entendre sur un agenda commun, puisqu’ils n’étaient d’accord sur rien en dehors de l’opposition à l’hégémonie syrienne. Pas même sur l’épineux dossier de l’envoi de l’armée – seule apte à user du monopole de la violence légitime – au Liban-Sud et du désarmement du Hezbollah. Pire, certains qui avaient participé au mouvement d’opposition à partir du 14 février, n’auraient même pas accepté qu’un vétéran dans la lutte antisyrienne, en l’occurrence le général Aoun, s’en mêlât. Un mouvement populaire reste sans lendemain s’il n’est pas encadré par des formes juridiques. Telle est la véritable explication de l’échec de l’opposition plurielle après le 14 mars. En réhabilitant la loi de 2000, on a tué dans l’œuf cette extraordinaire émancipation populaire. Alors qu’on aurait dû prévoir, à la lumière de nos expériences passées, le sort d’une campagne électorale qui se baserait sur une loi injuste – comme ce fut le cas en 1957, quand une telle loi fut une des causes directes de la crise qui s’en est suivie un an plus tard. Encore aurait-il fallu, pour peu que nous en soyons encore capables après tant d’accoutumance à l’arbitraire, de discerner entre le juste et l’injuste. Un sort qui a achevé l’éphémère fusion des masses sur la place des Martyrs en repoussant chaque communauté dans ses retranchements sectaires. On se retrouve ainsi déconcerté devant cette capacité des Libanais à transférer, en un si bref intervalle de temps, la violence, les anciens champs de bataille et les douloureux moments de la guerre au champ politique. À la violence physique succède alors une violence symbolique. Celle que l’on retrouve dans les déclarations des politiques. Encore faut-il qu’ils aient été naturellement tenus, ces propos ! L’eussent-ils été, c’est la véhémence du langage qui, maintenant, fait peur. Et la demande de violence ne naît qu’à travers ce sentiment de peur, de frustration et d’humiliation. Notre démocratie consensuelle, pour conjurer les vieux démons du passé, devrait reposer sur une saine représentation des parties de la mosaïque libanaise au sein du pouvoir et miser sur une participation de tous à la prise de décision et aux délibérations politiques. La tâche qui incombe à présent au gouvernement de préparer une nouvelle loi électorale sest donc plus que jamais cruciale. La création du comité présidé par Fouad Boutros est en cela salutaire. Car un comité de personnes irréprochables ne peut élaborer qu’un projet irréprochable. Encore faut-il que les politiques, ministres et députés ne tiennent pas compte du furieux besoin, au sens le plus viscéral, qu’ils éprouvent de satisfaire leurs clientèles, et qu’ils décident, une fois pour toutes, au nom de l’intérêt général, c’est-à-dire de l’intérêt pluriel, du scrutin et du découpage électoral à suivre. Qu’ils se conduisent, après le verdict du comité des Douze, en hommes d’honneur et de vertu, comme il n’en a jamais manqué chez nous. Pour que nous puissions dire aussi, pour une fois, qu’en politique locale, l’honnêteté est de ce monde. Amine ASSOUAD

Un ami me confia, au cours d’une brève discussion ayant pour sujet les dernières élections législatives, que les chrétiens ont désormais choisi d’être chrétiens avant d’être libanais. Le temps pressant, je n’eus pas l’opportunité de lui répondre. Je profite de ce papier pour le faire.
À l’entendre parler ainsi, on a l’impression qu’il pourrait y avoir une échelle dans les valeurs, une hiérarchie entre les convictions religieuses et le sentiment d’appartenance à une patrie. Il s’agit en fait plus d’une allégeance à la communauté, dans l’acception politique du terme, qu’une question métaphysique de croyance religieuse et de foi en un Être transcendantal. La confession reflétant scrupuleusement cette idée que les Libanais se représentent leur histoire à travers un vécu communautaire et...