Un concert unique, patronné par l’association culturelle Cedrona, donné par Abdel Rahman el-Bacha, à l’auditorium Émile Boustany de l’hôtel al-Bustan (Beit-Méry). Un piano habité de féerie. Comment en serait-il autrement avec un pianiste de race comme Abdel Rahman el-Bacha qui a toujours su combler toutes les attentes des pianophiles, même les plus chevronnés. Un menu fastueux, incluant virtuosité, brio et poésie ardente, avec des pages choisies de Chopin (à l’orée de son adolescence, avec tout ce que cela comporte de tourmente et de rêverie), Ravel et Rachmaninov.
Ponctualité absolue pour un concert placé sous le signe du romantisme le plus enfiévré, servi par un artiste au-dessus de tout éloge qui ne laisse rien au hasard, mais, comme pour son talent sûr, maîtrisé et un labeur intense.
Costume sombre, col Mao, pochette blanche et ces mains agiles qui dispensent tant de magie devant les touches du clavier…
Tout d’abord Chopin. Comme on l’écoute rarement, dans sa programmation et son interprétation! Un Chopin en prise avec les démons de l’adolescence. Des démons qu’il exorcise en tordant le cou au langage pianistique traditionnel. Des mazurkas, des polonaises, des valses, des variations, des nocturnes, tout en contenant l’embryon de l’œuvre future qui marquera les générations et les siècles, n’en marquent pas moins l’auditeur, totalement sous l’emprise du charme, par la nouveauté et les audaces de ses harmonies. Sombres beautés qui touchent aussi à la lumière à travers des Rubato précipités, des accords riches, des mélodies sinueuses, des chromatismes à couper le souffle, des langueurs d’une sensualité torride, des émois qui accostent, avec force et impétuosité, sur les rives des désirs inassouvis… Monde sonore aux frémissements scintillants, toute la fougue et la passion de Chopin sont dans ces pages vibrantes d’une vie foisonnante de rêves et de tensions secrètes. Seule, peut-être, l’idée de la mort ne plane pas encore d’une manière péremptoire sur ces lignes enrobées certes de beaucoup de tourmente, mais où l’espoir semble l’emporter sur les humeurs carrément noires… Un profil presque inédit de Chopin dans un concert. Mais on n’en retient pas moins la redoutable technique du pianiste le plus inspiré et virtuose, tout en savourant les pointes d’indépendance et d’originalité d’un compositeur qui ne s’embarrassait de nulle barrière.
Petit entracte et retour à la scène où ont résonné, en toute netteté et magnificence, les images sonores de Maurice Ravel. Ses Miroirs, admirable opus de cinq pièces, reflète non seulement la virtuosité mais la recherche de la couleur et des sentiments confus. Des Noctuelles aux Oiseaux tristes, les oiseaux planent sur ces notes luisantes et volatiles, perdues dans la torpeur d’une forêt aux heures les plus chaudes de l’été. Rythmes balancés suggérant le roulis de la mer avec Une barque sur l’océan. Flamboyance ibérique, une incisive aubade du bouffon pour ce vibrant Alborado del gracioso. Avec en conclusion cette ravissante Vallée des cloches, où le piano tinte comme un carillon.
Plus torrentielles et dans le même registre retentissant et déchaîné sont les Études-Tableaux op 33 de Serge Rachmaninov. Ce sont là les grandes orgues du clavier avec cette œuvre puissante et animée d’un souffle délirant. Symbolisme à la russe avec des accents mélodramatiques où l’emphase même est poésie. Poésie d’un lyrisme sans objet réel mais qui fait appel avec une véhémence, sans appel ni recours, à l’émotion à l’état pur. Notes en folie ou folie des notes, voilà le tourbillon Rachmaninov qui souffle comme une imparable tornade sur l’auditoire. Un auditoire gardant un silence de pierre pour mieux savourer la chevauchée fantastique de cette pluie d’étoiles qui cogne sans discernement les quatre points cardinaux de la salle prise sous les feux croisés de tant irrésistibles et vigoureux allegro…
Ovation debout et bouquet de roses rouges pour un pianiste au charisme indiscutable. Quelle magie sonore, quelle intelligence du phrasé, et surtout quel émerveillement continu face à la musique chez cet artiste poète qui envoûte et hypnotise le public par l’intense pureté de son interprétation.
En bis, après les déferlements de Rachmaninov, une composition de Abdel Rahman el-Bacha lui-même. Un peu à son image. Douce, d’une élégance discrète et réservée, pleine de nostalgie, d’un certain sens de l’élévation et où affleurent la tendresse, un peu de mélancolie, avec un air légèrement têtu et obsédant. Comme toutes les musiques qui nous hantent. Là aussi belle surprise, comme d’habitude, avec Abdel Rahman el-Bacha.
Edgar DAVIDIAN
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Un concert unique, patronné par l’association culturelle Cedrona, donné par Abdel Rahman el-Bacha, à l’auditorium Émile Boustany de l’hôtel al-Bustan (Beit-Méry). Un piano habité de féerie. Comment en serait-il autrement avec un pianiste de race comme Abdel Rahman el-Bacha qui a toujours su combler toutes les attentes des pianophiles, même les plus chevronnés. Un menu fastueux, incluant virtuosité, brio et poésie ardente, avec des pages choisies de Chopin (à l’orée de son adolescence, avec tout ce que cela comporte de tourmente et de rêverie), Ravel et Rachmaninov.
Ponctualité absolue pour un concert placé sous le signe du romantisme le plus enfiévré, servi par un artiste au-dessus de tout éloge qui ne laisse rien au hasard, mais, comme pour son talent sûr, maîtrisé et un labeur intense.
Costume sombre,...