Par Charles Tannock*
Le Bangladesh prendrait-il le chemin du trou noir qui consuma l’Afghanistan sous le règne des talibans ? Les peurs se concrétisent alors que les forces officielles et religieuses fondamentalistes semblent maintenant opérer en toute impunité – et avec l’apparent soutien des forces locales de police, du Parti national bangladais (PNB) et les autorités locales.
Pendant de nombreuses années, le Bangladesh représenta l’exception dans le monde musulman, suivant un chemin indépendant de manière pacifique, démocratique et laïque. Traditionnellement, sous l’enseignement mystique des soufis bangladais, la population, en majorité musulmane, vécut pacifiquement avec les autres religions et le Bangladesh faisait preuve d’avancement en matière d’éducation et de droits civiques pour les femmes. Jusqu’à récemment, les fondamentalistes musulmans étaient discrédités, à cause de milices telles que al-Badr et Razakar soutenant les atrocités commises à l’encontre des populations civiles lors de la guerre civile de 1971.
Cela commença à changer en 2001, quand le Premier ministre, Begum Khaleda Zia, veuve de l’homme fort de l’armée, le général Zia, remplaça la laïcité de la Constitution par la « souveraineté d’Allah ». Encouragé par ce changement, Jamaat-e-Islami, membre junior de la coalition ralliée au PNB, lié aux milices et proche du Pakistan, appelle à la mise en application de la charia, la loi musulmane.
Le PNB semble considérer l’extrémisme religieux comme un outil de destruction de l’opposition, représentée par la Ligue Awami, largement soutenue par les classes moyennes laïques et urbaines. De même, l’augmentation massive du nombre d’écoles religieuses, les madrassas, financées par des fonds venus d’Arabie saoudite et du Golfe persique, qui s’élèvent à peu près à 64 000 et fonctionnent sous le même principe fondamentaliste musulman qui inspira les talibans, le Deobandi, fait parti d’un effort clairement affiché d’influencer la culture bangladaise de tolérance religieuse.
Le danger inhérent au chemin que prend le Bangladesh est très réel. Certains responsables des services d’intelligence indiens affirment que le leader d’un partenaire de la coalition du PNB, le mufti Fazlul Haque Amini, entretient des liens avec un groupe armé banni, le Harkat el-jihad al-islami, aussi connu sous le nom de Huji, qui lui-même serait affilié à el-Qaëda. En 1999, certains membres d’Huji tentèrent d’assassiner à la hache Shamshur Rahman, un poète modéré. Quarante-quatre membres d’Huji furent arrêtés parmi lesquels deux proclamaient avoir été envoyés d’Afrique du Sud et du Pakistan par Oussama Ben Laden pour distribuer des fonds aux madrassas extrémistes.
Les travailleurs bangladais immigrés dans les États du Golfe qui rentrent à la maison gorgés des enseignements radicaux wahhabites et salafis jettent encore plus d’huile sur le feu. Se disputant le pouvoir chez les leaders musulmans radicaux du nord du Bangladesh, on retrouve Bangla Bhai qui, en 2004, tenta de lancer une révolution islamiste dans plusieurs provinces à la frontière indienne. Soutenue par la police locale et 10 000 partisans, la rébellion ne prit fin qu’avec l’intervention des forces gouvernementales.
L’ONG Taskforce against Torture (Action contre la torture) a documenté plus de 500 cas de torture et d’intimidation perpétrés par les islamistes radicaux, qui ont également assassiné certains partisans du Parti communiste, tels que Abdoul Kayyam Badshah. En fait, les hindous, les chrétiens et les bouddhistes sont également la cible de ces attaques, et les extrémistes religieux s’en sont pris dernièrement aux sanctuaires soufis, considérés comme idolâtres, ainsi que les événements culturels bangladais qui réunissent toutes les religions en une seule identité commune.
Ainsi, par exemple, durant les prières du ramadan, en octobre dernier, une foule d’un millier de personnes a rasé la mosquée d’une communauté musulmane Ahmadiyya. Les 100 000 membres de cette secte musulmane, qui croit que le prophète Mohammed ne fut pas le dernier prophète, a été déclarée impie et le gouvernement a frappé ses publications de prescription jusqu’à ce que cette interdiction soit renversée par la Haute cour bangladaise. Les hindous, les Ahmadiyyas et les peuples tribaux des collines Chittagong, craignant pour leur sécurité, se sont enfuis par milliers du pays.
L’atmosphère de violence est palpable de mille autres façons. Le cheikh Hasina, leader de la Ligue Awami et fille du père fondateur du Bangladesh, a survécu à une attaque à la grenade l’été dernier qui tua au moins 20 personnes et en blessa des centaines d’autres. Les meurtriers n’ont jamais été appréhendés. Le Haut-Commissaire britannique au Bangladesh fut blessé dans une attaque à la bombe similaire, en mai dernier.
Pour leur défense, bien que sous pression de la part des pays donateurs, les autorités bangladaises semblent avoir ressenti la dérive de leur pays vers une situation d’échec et elles se sont lancées dans de grands déploiements d’efforts pour arrêter les meurtriers musulmans, malgré l’appartenance de certains d’entre eux à la coalition au pouvoir. Deux groupes islamistes radicaux ont également été interdits. Mais ces arrestations sporadiques ne suffiront pas à renverser la dérive si on laisse se développer la culture de l’intolérance.
Note d’optimisme, la croissance économique annuelle s’est maintenue à 5 % ces dernières années. Mais nombre de Bangladais craignent pour leur moyen de subsistance du fait des importations textiles chinoises illimitées depuis l’expiration des quotas l’an dernier. La détérioration économique du Bangladesh ne ferait qu’envenimer les tensions intercommunautaires et fournirait un terrain fertile pour les jihadistes, mais les réformes nécessaires pour repousser ce déclin sont souvent bloquées par les luttes politiques intestines et les boycotts de l’opposition.
La communauté internationale ne peut se permettre un second Afghanistan au Bangladesh, où il est considéré que les membres d’Huji abritent de nombreux combattants talibans depuis la chute de leur régime. Les pressions exercées par l’Inde ne suffiront pas à forcer le gouvernement bangladais à s’engager dans une forme d’islam tolérant que le pays a défendu lors des trente premières années de son indépendance. Tous les pouvoirs asiatiques, dont la Chine et le Japon, devront jouer leur rôle pour mettre fin à la dérive bangladaise vers le fanatisme et le chaos. Le reste du monde devrait également les soutenir avant qu’il ne soit trop tard.
*Charles Tannock est le vice-président de la sous-commission sur les Droits de l’homme du Parlement européen.
© Project Syndicate 2005. Traduit de l’anglais par Catherine Merlen.
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