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En mémoire de Samir Kassir L’homme révolté

Quarantième de Samir Kassir. Mort, comme Albert Camus, à la mi-quarantaine. Camus tué dans un accident de route. Samir assassiné dans sa voiture. Les deux abandonnant à l’arrière de leurs voitures un livre de Nietzsche. Les deux laissant, comme des fruits n’étant pas venus à temps de maturation, des projets inachevés. Samir devait écrire Le Printemps à Beyrouth et Camus n’a pas terminé la rédaction de son roman du Premier homme. L’un avait appris « le marxisme dans la misère », l’autre avait intériorisé une idéologie propre à lui dans « le malheur arabe ». Son destin s’étant tragiquement lié à la « nakba » palestinienne et au drame libanais. Samir fait à présent partie de ces figures élues par Dieu – et les volontés du Très-Haut sont impénétrables – qui ont forgé leur chemin à travers les drames les plus sombres de l’histoire en gardant toujours l’innocence d’un enfant et comme le rayonnement de la liberté. Tel est Samir Kassir, nous paraissant toujours dans le charme de son sourire, ce personnage réfractaire aux mythes. Et pourtant, il promène inlassablement au-dessus de Beyrouth, depuis sa disparition, ce jeudi 2 juin 2005, ce mythe « d’homme révolté » cher à Albert Camus. Oui, un homme révolté, « ce cheval qui ne s’attelle pas… », un esprit qui a été rebelle jusqu’au bout. Même dans sa mort. Il apparaît ainsi comme endormi à l’avant de sa voiture, refusant le sort que lui ont réservé ses meurtriers. Ceux-là mêmes qui le trouvaient haïssable justement pour ce qui nous le rendait le plus cher : son amour pour la liberté. Le petit gamin de Palestine devenu écrivain et homme politique nous apparaît précisément dans ce rôle qu’il s’est accordé : un objecteur de conscience. Transfiguré par cette image du martyr, il est mort comme celui à qui ses convictions ont enseigné de ne jamais mourir à genoux, comme celui à qui son cœur d’enfant avait inculqué la pudeur et l’amour. Après l’effroi national, commence désormais le douloureux chemin de croix, ce supplice de la séparation suprême, vécu cette fois en solitaire par ses proches. Que leur dire ? Que vous dire, Gisèle Khoury, en vous regardant d’un air attendri, mais non avec pitié, sur les écrans de la Future TV? Vous qui auriez aimé, ne serait-ce qu’un instant encore, échanger avec Samir de derniers regards, de derniers baisers, avant cette déchirure incompréhensible qui nous repousse toute idée de justice sur terre. La postérité ressemblera à celle qu’aura imaginée Samir Kassir. Un Liban retrouvé, la naissance d’un État palestinien, mais aussi une Syrie libre du dedans de cet aveugle pouvoir personnel. Cela, avec toutes les conséquences découlant de la haine du pouvoir autoritaire, c’est-à-dire ces sacrifices que nous devrions encore et toujours consentir afin de payer le lourd tribut qu’oblige l’autodétermination des peuples. Nous préférons ainsi, comme Samir Kassir, être mille fois victimes qu’une seule fois bourreaux. Témoin d’une expérience dont notre pays a failli lui-même ne pas sortir vivant, il a su, dès ses premiers engagements dans Le Monde diplomatique, et aux côtés de ses consorts Élias Sanbar et Farouk Mardam Bey dans La Revue d’études palestiniennes, appréhender la globalité du problème libanais. Il a prédit, alors que la majorité de nos hommes politiques ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, et avec des idées personnelles dont nul ne suspecta jamais l’abnégation et le désintéressement, que le Liban ne pourra enfin jouir d’une stabilité intérieure dans un environnement aussi hostile. Une Syrie qui ne veut mettre de côté ses ambitions hégémoniques et une Palestine qui se débat encore et toujours en marge du processus de paix. Justement parce qu’on lui propose la paix en dehors de l’indépendance. Et si nous nous jetions corps et âme à l’université, aux côtés de Samir Kassir, dans un combat politique depuis la moitié des années 1990, c’est que nous refusions inflexiblement avec lui qu’on nous propose la sécurité et la paix civile en-dehors de la liberté. Encore fallait-il que cette lutte bénéficiât d’architectes comme Samir Kassir, singulièrement l’auteur des principaux slogans de la révolution du cèdre et un des artisans silencieux des dernières manifestations de la place des Martyrs. Une politique digne de ce nom conçue par un homme profond, chargé des antinomies de son existence, et animé par une croyance inébranlable en un avenir meilleur. Et quel avenir ? Dieu a réservé à Samir d’autres projets. Sans vouloir écrire l’élégie à ce professeur tant aimé et admiré ni faire une notice nécrologique, j’écris ce dernier papier sur cet homme en guise de recueillement et comme pour exprimer mon incompréhension face à l’absurdité de la vie. Depuis plus de quarante jours aujourd’hui que la mort nous a éloignés de lui, je relis incessamment ses derniers articles qui sonnent comme un testament politique. « La faute après la faute », mais surtout « L’intifada dans l’intifada » – faisait-il sans doute allusion à ce texte de Régis Debray qu’il citait souvent : « La révolution dans la révolution », en déplorant entre les lignes les nouvelles orientations prises par l’opposition ? Je le relis et je trouve plaisant de me souvenir combien il avait raison. Depuis ce fameux « Soldats contre qui ? » dont l’idée lui était venue de l’écrire après qu’il se soit précipité, depuis le bistrot Germanos de la rue Huvelin, au secours d’un étudiant, Louis Abi Habib, à qui les forces de l’ordre fouillaient jusque dans les pages de son Code civil. En me dédicaçant son dernier recueil, La République perdue, il m’écrit, comme pour rendre hommage à la détermination de ses étudiants : « Vous serez les gardiens de la République après son retour. » Maintenant que je lui survis, je ne peux que lui rendre la pareille. J’incline à le faire pour cet homme, gardien de la République dans ses heures les plus difficiles, et qui l’a ramenée à elle-même. Amine ASSOUAD
Quarantième de Samir Kassir. Mort, comme Albert Camus, à la mi-quarantaine. Camus tué dans un accident de route. Samir assassiné dans sa voiture. Les deux abandonnant à l’arrière de leurs voitures un livre de Nietzsche. Les deux laissant, comme des fruits n’étant pas venus à temps de maturation, des projets inachevés. Samir devait écrire Le Printemps à Beyrouth et Camus n’a pas terminé la rédaction de son roman du Premier homme. L’un avait appris « le marxisme dans la misère », l’autre avait intériorisé une idéologie propre à lui dans « le malheur arabe ». Son destin s’étant tragiquement lié à la « nakba » palestinienne et au drame libanais. Samir fait à présent partie de ces figures élues par Dieu – et les volontés du Très-Haut sont impénétrables – qui ont forgé leur chemin à travers...