Parler d’une dérive, c’est oublier ce qui mobilise essentiellement les Libanais dans leur ensemble, c’est tout oublier. Les ravages de la guerre civile dont nous portons les stigmates sont refoulés par tous comme s’il fallait nécessairement faire table rase pour édifier un « nouveau Liban ». Et pourtant, tout est encore là, bien qu’on cherche à tout prix à tourner la page. Rien n’a été fait pour tenter de comprendre les raisons des conflits, de juger les criminels de guerre. Les mêmes reviennent toujours, soutenus par leur communauté et par un clergé (toutes confessions confondues) s’octroyant toujours le rôle d’arbitre, voire de juge suprême.
Le Libanais n’a vraisemblablement rien à se reprocher. Il est tour à tour victime des Palestiniens, des Syriens, des Israéliens, des Américains… Il ne fait que réagir, il n’agit pas. Son esprit hypothéqué par les sentiments du moment, les préjugés, les discours lyriques ou enflammés le porte à adopter un comportement grégaire. Il lui faut des martyrs, des leaders exaltant ses instincts claniques pour le tirer de sa torpeur, l’anesthésier à nouveau, le soumettre au règne de la déraison.
Quelle démocratie pourrait voir le jour lorsque le terrain est occupé par de prétendus libérateurs imbus d’eux-mêmes, rarement autocritiques (pour ne pas dire jamais), en appelant aux sentiments les plus primaires des citoyens ? Quelle démocratie dans un pays où il est interdit de critiquer des hommes coupables de crimes de toutes sortes ? Remettre en cause la politique menée par le Premier ministre assassiné Rafic Hariri ou l’ère du libéralisme corrupteur, stigmatiser l’idéologie du Hezbollah, dénoncer les Joumblatt, Gemayel, c’est commettre un sacrilège. Condamner un chef de Parlement, peu pressé de céder sa place, c’est porter atteinte à la communauté qu’il est censé représenter. Ceux qui tentent de tenir des propos rationnels, qui sont soucieux du sort de la nation et des citoyens en général sont exclus de l’arène publique (ou supprimés) parce qu’ils ne brandissent aucun étendard communautaire, tribal ou familial. Nassib Lahoud en a payé le prix. Il est cependant risible qu’un revenant, condamné à un long exil (celui des privilégiés), clame haut et fort sa volonté de lutter contre la classe politique traditionnelle, responsable de tous les maux. Risible parce qu’il exacerbe les sentiments d’un public qui voit en lui le sauveur, le personnage charismatique attendu qui manque tant à la population chrétienne, qui enclenchera le processus d’une véritable purge.
Passons enfin à l’âge adulte, sortons de notre minorité, arrêtons d’attaquer les autres systématiquement sans d’abord prendre conscience du mal qui nous ravage tous et que nous cherchons à occulter, affichant ce que nous croyons être notre richesse culturelle, notre tolérance. La culture est le fruit du travail des hommes, de leurs inventions, de leurs actes libres. Nul n’a œuvré pour être ensuite membre contraint d’une communauté. Les signes religieux qui prolifèrent ne sont qu’un alibi justifiant toutes les surenchères, les polémiques creuses et vaines empêchant le progrès des esprits ou l’accès aux Lumières. Apprenons à être plus modestes et travaillons pour une nouvelle identité, citoyenne celle-là, cessons de confondre le public et le privé, car ce qui relève des questions politiques, des choix citoyens ne concerne que le sujet autonome, affranchi de sa famille, son quartier, son clergé et qui a su résister aux discours ravageurs, encourant forcément le risque de l’exclusion, la marginalisation.
Sana SALHAB
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Le Libanais n’a vraisemblablement rien à se reprocher. Il est tour à tour victime des Palestiniens, des Syriens, des Israéliens, des Américains… Il ne fait...