Le match Ahmadinejad-Rafsandjani aura été celui des paradoxes. Si les électeurs ont porté au pouvoir le candidat se voulant l’incarnation pure de l’esprit de la révolution islamique, Akbar Hachémi Rafsandjani en était pourtant l’un des pères fondateurs. Celui qui promet la promotion d’une « société islamique exemplaire, développée et puissante » est un laïc, alors que Rafsandjani est un religieux. Aujourd’hui, c’est l’ex-président, le compagnon de route de l’ayatollah Khomeyni, le chef du Conseil du discernement, ultime instance d’arbitrage de la République islamique, qui dénonce le mauvais fonctionnement des institutions. À commencer par le Conseil des gardiens, chargé de la supervision du scrutin, qu’il accuse d’interférence dans le scrutin. À l’issue de ce second tour, Rafsandjani fait figure de « père de Frankenstein », tant il apparaît dépassé par la créature dont il a participé à la création.
Rafsandjani paie aussi certainement le prix des conséquences à long terme de la politique de réformes économiques qu’il avait lancée lors de sa double présidence. Une politique qui avait essentiellement bénéficié aux classes aisées et moyennes de la société iranienne. Ahmadinejad, le candidat au salaire d’instituteur, a, lui, séduit les oubliés des réformes. Conscient de ce handicap à l’issue du premier tour, Rafsandjani s’était d’ailleurs laissé tenter par les sirènes du populisme, largement utilisé par son concurrent. Celui que l’on qualifie de conservateur pragmatique avait en effet promis des dizaines de milliards de dollars aux Iraniens s’il était élu. Rafsandjani avait certainement tiré les enseignements de la stratégie d’un autre candidat, Mahdi Karoubi, qui avait promis, avant le premier tour, 500 000 rials par mois à tout Iranien de plus de 18 ans. Un « programme » qui l’avait propulsé, contre toute attente, à la troisième place du premier tour.
Aujourd’hui, l’Iran et une grande partie du monde se réveillent groggy. Alors qu’aux Proche et Moyen-Orient semble souffler la brise, légère certes, des réformes, l’Iran fait plus que jamais figure de « village gaulois ». Dans le rôle de l’armée romaine, les troupes de Washington. Avec un régime « sous tutelle » en Irak, un Liban devenu souverain, une Syrie sous pression, une Jordanie et une Égypte aux ordres, Washington fantasmait certainement sur l’arrivée au pouvoir de Rafsandjani, l’homme dont on sait qu’il avait organisé des rencontres secrètes irano-américaines, même en temps de crise, à Chypre et en Europe. Au lieu de cela, l’Amérique devra faire face à l’un des étudiants qui avait organisé la prise d’otages de l’ambassade des États-Unis en novembre 1979.
Avec Ahmadinejad, c’est une nouvelle partie dotée de nouvelles règles encore floues qui s’ouvre entre l’Iran et le monde. Et ce, essentiellement, sur le dossier hautement sensible du nucléaire. Tout en soulignant que l’arme atomique « ne correspond pas à notre culture et à notre croyance islamiques », Ahmadinejad s’est clairement posé en défenseur « du droit au nucléaire ». Certes, depuis des mois, les négociations sur le nucléaire entre le trio européen et Téhéran hoquetaient, mais les discussions et les rencontres avaient lieu. Avec Ahmadinejad, les négociateurs sont face à un grand point d’interrogation.
Sur la scène iranienne, l’avenir s’annonce également incertain. Le temps de la campagne, Ahmadinejad a privilégié le costume du « pur » sur celui du « dur ». Maintenant qu’il est élu, l’homme à l’origine de l’islamisation des centres culturels de la capitale, celui qui avait envisagé de fermer la Bourse de Téhéran, la considérant comme un jeu d’argent, celui qui a bénéficié du soutien des mosquées et des bassistes pourrait bien être pris d’une certaine « ivresse » du pouvoir. Quand l’on sait que l’homme déclarait, la tête encore froide : « Nous n’avons pas eu la révolution pour avoir la démocratie », on peut s’attendre au pire.
Durant la campagne, Ahmadinejad avait insisté sur ses réussites en tant que maire de la capitale, et en particulier sur l’amélioration des conditions de vie des Téhéranais. À titre d’exemple, il avait mis en exergue l’autorisation donnée aux automobilistes de faire des demi-tours sur certaines voies express. Espérons qu’il ne s’agit pas là d’une sombre prophétie.
Émilie SUEUR
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