Par Julia TYMOSHENKO*
Alors que les membres de longue date de l’Union européenne semblent douter de l’avenir de l’Union, les Ukrainiens regardent l’UE avec un certain espoir et une certaine admiration. L’objectif fondamental de notre politique étrangère est de nous intégrer au progrès européen, parce que l’Ukraine a découvert que l’autonomie nationale n’est pas une fin en soi mais un simple commencement.
En effet, l’unité européenne est indivisible : quand une nation est victime d’ostracisme, aucune nation n’est libre. Nous sommes, Européens, tous liés par un lien auquel nous ne pouvons échapper, liés en une destinée unique. Tous les aspects de la culture que nous partageons, sans parler du siècle de souffrances que nous venons de partager, nous le confirment. Tout ce qui affecte un Européen directement nous affecte tous indirectement.
Nous ne pourrons plus jamais nous permettre de vivre avec les notions étroites de deux Europe, une Europe de nantis et une Europe de démunis, d’élus et de bannis. Quiconque vit sur le continent européen aujourd’hui ne peut, en fait ne doit, être considéré comme un étranger à son Union. La grande Pax Europa d’aujourd’hui, tout comme la prospérité paneuropéenne actuelle, en dépend.
Certains diront bien sûr que l’Ukraine ne fait pas partie de l’Europe. Qu’ils viennent à Kiev et rencontrent ses habitants, jeunes et vieux, les ouvriers, les épouses de fermiers, les avocats, les médecins et les instituteurs qui se sont levés et sont restés debout dans le froid et la neige des semaines durant pour défendre leurs libertés l’hiver dernier.
Ne sont-ils pas unis à ceux qui se rassemblèrent autour du général de Gaulle au sein de la Résistance française ? Ne font-ils pas corps avec ceux qui moururent au combat pour la défense de la République espagnole dans les années 1930, ceux qui libérèrent Budapest en 1956 et mirent fin au fascisme en Espagne et au Portugal dans les années 1970 ? Ne sont-ils pas animés du même esprit que celui du syndicat polonais Solidarnösc et des masses pacifiques qui amorcèrent la Révolution de velours à Prague en 1989 ? C’est là l’âme véritable de l’Europe et aucun doute ne pourra la détruire.
À tous ceux qui considèrent que l’Ukraine est trop à la traîne pour devenir membre de l’Union, je dirai ceci : qu’ils viennent eux aussi visiter mon pays et voir les mères qui restent jusque tard au bureau pour enseigner à leurs enfants l’usage de l’ordinateur de leur bureau. Qu’ils viennent assister aux cours de langue de chaque village et ville où notre jeunesse se prépare pour l’Europe en apprenant le français, l’allemand et l’anglais. Ceux qui doutent de la vocation européenne de l’Ukraine devraient comprendre que l’Europe n’est pas une simple question de matériel et d’autoroutes : c’est le désir insatiable de liberté, de prospérité et de solidarité.
Je crois que notre futur est aussi prometteur que le passé de l’Europe est fier, et que notre destiné n’est pas celle d’une terre-frontière oubliée dans une région troublée, mais celle d’un participant influent de la paix et de l’unité de l’Europe. L’autodétermination n’est plus synonyme d’isolation parce que parvenir à l’indépendance nationale de nos jours signifie simplement le retour sur la scène mondiale doté d’un nouveau statut.
Les nouvelles nations peuvent construire avec leurs anciens occupants le même genre de relation fructueuse que la France a établie avec l’Allemagne : une relation fondée sur l’égalité et les intérêts mutuels. C’est le type de relation que mon gouvernement veut établir avec la Russie, c’est ainsi que nous pouvons aider à étendre la zone de paix en Europe.
Il est prématuré, bien sûr, d’aller au-delà de l’indication de la haute considération que nous accordons à la possibilité d’entrer dans l’Union européenne. Nous savons que notre rôle dans ce grand édifice ne s’établira pas en une nuit. Nous savons que les grands travaux de l’unification européenne ne se limitent pas aux documents et aux déclarations mais prennent racine dans l’action novatrice conçue pour améliorer les niveaux de vie et apporter la sécurité à tous les Européens.
Construire une Ukraine digne d’adhérer à l’Union européenne ne sera pas facile, ni rapide, ni sans effort. Mais tout comme l’Union européenne elle-même, cela se construira et cela se fera. Nous savons que le défi est grand mais le jeu en vaut la chandelle et l’Europe doit comprendre que c’est là notre objectif.
La rénovation de l’Ukraine passe en partie par une bataille novatrice pour mettre fin à un siècle cauchemardesque durant lequel le fascisme et le communisme, des idéologies nées au cœur de l’Europe, se sont affrontés pour prendre le pouvoir. À travers les cités ukrainiennes il y a quelques mois encore, parents et enfants affrontaient des troupes armées, des chiens grondants et même la mort. Il y a quelques années seulement encore, un jeune journaliste, Georgi Gongadze, cherchant à informer le public sur la corruption de notre ancien régime, fut brutalisé et décapité par les hommes de main du régime.
Notre Révolution orange, l’hiver dernier, a prouvé que l’Ukraine et son peuple pouvaient l’emporter. Ainsi, malgré les doutes et les difficultés, je conserve une confiance indéfectible en l’Europe. Je refuse d’accepter le désespoir comme réponse finale aux ambiguïtés et horreurs de l’histoire de l’Ukraine. Je refuse d’accepter l’idée que l’Ukraine soit si tragiquement condamnée à vivre au cœur de la nuit sans étoiles de l’héritage communiste au point de ne jamais pouvoir apercevoir le point du jour de la paix et d’une véritable unité européenne.
Quand les citoyens de l’Union européenne réfléchissent à la place de l’Ukraine en Europe, il leur faudra considérer de près et savoir regarder au-delà du visage que nous leur montrerons. Voir au-delà des zones dévastées que nous a infligées le communisme, au-delà de la pauvreté et des divisions sociales à travers lesquelles nos anciens leaders aujourd’hui répudiés ont cherché à prolonger leur mainmise.
Il leur faudra plutôt considérer de près le visage de notre président, Victor Ioutchenko, ravagé par le poison qu’on lui a administré lors de la campagne électorale de l’an dernier, et se souvenir des mots de ce grand Français qu’était André Malraux, pour qui « les plus beaux visages sont ceux que l’on a blessés ».
*Julia Tymoshenko est le Premier ministre de l’Ukraine.
© Project Syndicate 2005. Traduit de l’anglais par Catherine Merlen.
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