Pour protester contre l’arrivée du Premier ministre turc, Racip Tayyap Erdogan, plusieurs centaines d’Arméniens libanais ont observé un sit-in symbolique, hier, place Bourj-Hammoud, où tous les fonds de commerces – des épiceries aux joailleries – ont fermé leurs portes l’espace du meeting, organisé par le Comité de défense de la cause arménienne du parti Tachnag.
Peu avant le sit-in, les députés Georges Kassarji et Hagop Pakradounian, des anciens ministres et députés appartenant au parti Tachnag ainsi que Mme Alice Boghossian, représentant le Comité de défense de la cause arménienne, ont tenu une conférence à l’Ordre de la presse pour rappeler la recommandation adoptée en avril 2000 par le Parlement libanais condamnant le génocide arménien et appelant à une reconnaissance internationale de ce génocide comme condition principale pour empêcher, à l’avenir, les crimes contre l’humanité.
« Nous ne sommes pas, dans l’absolu, contre la visite de M. Erdogan au Liban, mais nous voulons rappeler à la Turquie la nécessité de reconnaître le génocide arménien », a indiqué Mme Boghossian.
Le parti Ramgavar a, pour sa part, publié un communiqué appelant « la Turquie, le monde arabe et la communauté internationale à reconnaître le génocide arménien ».
Les personnalités arméniennes qui ont pris part à la conférence du matin se sont rendues à Bourj-Hammoud pour participer au sit-in, entourées d’une dizaine de prélats de la communauté.
Hier, à 13 heures donc, tous les magasins de Bourj-Hammoud ont fermé leurs portes. Et beaucoup de propriétaires et de vendeurs se sont dirigés vers la place du quartier, déjà noire de monde. Il y avait des hommes et des femmes de tous les âges ainsi que des enfants appartenant à la troisième génération d’Arméniens nés au Liban après le génocide. La foule brandissait des drapeaux de l’Arménie et des banderoles rouges du Tachnag. Le sit-in a eu lieu sur fond de chants patriotiques.
« La cause arménienne mérite qu’on la défende. Si je ne descends pas dans la rue pour que le massacre de mes ancêtres soit reconnu, qui le fera ? » demande Hrag, 12 ans.
Pour expliquer le ressentiment de son fils et le sien, Zabel, la mère de l’adolescent, indique : « Mes grands-parents n’avaient pas de belles histoires à me raconter. Ils ne parlaient que du génocide. De leurs parents exécutés et de leurs frères et sœurs desquels ils avaient été séparés. À mon tour, j’ai raconté l’histoire à mes enfants. »
Virginie s’est rendue à la place de Bourj-Hammoud avec quatre de ses petits-enfants et l’un de ses fils. « Nous ne sommes pas contre le peuple turc. Nous voulons tout simplement que leur État reconnaisse le génocide, que nous avons été massacrés et chassés de nos terres », dit-elle.
Sevan, 35 ans, raconte l’histoire de sa famille : « En 1915, ma grand-mère maternelle avait pris la fuite. Elle s’était retrouvée en Syrie, elle avait égaré son fils aîné. Elle l’a retrouvé vingt-cinq ans plus tard, en Palestine. Moi-même, je n’ai fait la connaissance de mes cousins paternels qu’en 1998. Ils vivent actuellement en Arménie. Si les massacres n’avaient pas eu lieu, ma famille aurait vécu autrement. » La jeune femme ne veut pas remonter le temps pour changer le passé. Elle demande tout simplement que « les responsables du génocide reconnaissent ce qu’ils ont fait de 1915 à 1923 ».
Hier, certains ont eu des coups de colère, d’autres ont éclaté en sanglots. Quatre-vingt-dix ans après le génocide arménien, on a l’impression que la tristesse de tout un peuple est toujours aussi vive. Tentant de donner une explication, plusieurs personnes présentes au sit-in indiquent : « Il faut être arménien pour comprendre. »
Patricia KHODER
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