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Commentaire - La Russie de Weimar revisitée

Par Leonid RADZIKHOVSKY L’expression « Russie de Weimar » a fait son apparition 13 années auparavant, à l’apogée de la confrontation entre le président de l’époque Boris Yeltsin et le Soviet suprême, confrontation qui a pris fin lorsque les chars d’assaut de Yeltsin ont bombardé le Parlement. Le sens de cette expression était clair pour tous : la Russie de Weimar, comme l’Allemagne de Weimar, signifiait une république faible attaquée de l’intérieur par des nationalistes aspirant à rétablir l’autoritarisme. À la fin des années 1990 et au début des années 2000, les problèmes ayant inspiré les craintes d’un état dysfonctionnel ont paru diminuer. Mais au cours des derniers 18 mois, le spectre de Weimar a recommencé à hanter la Russie. Si elle est poussée à l’extrême, la réaction de la société russe à sa modernisation déchirante risque de dégénérer en une révolution nationaliste menée par des xénophobes. Une réaction conservatrice différente et saine reste possible si les vestiges en lambeaux des anciens habits, déchirés sur le chemin de la modernisation postcommuniste, peuvent être recousus et évoluer ensemble dans une nouvelle approche. Le problème qui se pose est que chacun écrit l’histoire à sa façon et qu’il n’existe aucun critère susceptible de déterminer le moment précis où le remède d’un patriotisme unifiant devient le poison mortel d’un nationalisme farouche. L’Allemagne de Weimar s’est empoisonnée en aveugle. Au cours de la période 1991-1993, le nationalisme a pris de l’ampleur car la démocratie balbutiante de Yeltsin semblait faible, le pays étant en proie à une crise économique profonde et à une confrontation acharnée entre les différentes branches du gouvernement. Mais quelle raison explique la résurgence actuelle du nationalisme alors que le régime et l’économie sont forts et que toutes les branches du gouvernement semblent fonctionner comme un seul tout ? Il n’existe en effet aucune raison concrète pour que le système de gouvernance actuel de la Russie connaisse une crise, bien que ces raisons puissent émerger en cas de ralentissement économique. Mais il importe de prendre en compte une autre raison, tout aussi importante, qui concerne la morale et l’idéologie. Les défis posés à l’autorité politique établie ont été résolus, assez efficacement, par un patriotisme sous l’égide de l’État. Mais le virus du nationalisme a survécu et s’est multiplié. Les sondages d’opinion, par exemple, indiquent que 50 % des Russes se prononcent en faveur du slogan « La Russie aux Russes ». En outre, le nationalisme a gagné l’élite du pays. Des déclarations nationalistes qui auraient jadis été confinées au journal extrémiste Den au début des années 1990 sont désormais considérées comme normales, « centristes », voire même banales. Les nationalistes russes purs et durs d’aujourd’hui jugent le régime de Poutine trop laxiste, trop pragmatique, trop raisonnable, en bref, selon leurs propres termes, trop « faible et indécis ». Ils le détestent pour sa « reddition » en Ukraine lors de la « révolution orange » et ils condamnent la décision de donner à la Chine les terres se trouvant autour de l’Amour en Sibérie. Le « centre Poutine » peut être supplanté. N’oublions pas que les libéraux pro-occidentaux de la Russie, puissants un siècle auparavant, ont été relégués dans la frange idéologique et que le terme même « démocrate » (sans parler de « pro-Occident ») constitue désormais une insulte. Heureusement, aucun signe, pas même à l’horizon, ne signale encore l’avènement d’un leader charismatique capable de fédérer les énergies disséminées des griefs des nationalistes socialistes en une masse critique de haine et de « renouveau national ». Le fantôme de Staline ne saurait remplacer un vrai leader vivant ; il ne sortira jamais de ses portraits, quel que soit le nombre de fois où ils sont brandis. De plus, les temps ont changé. Par exemple, personne ne mentionne l’idée d’introduire une dictature, d’abolir les élections, et ainsi de suite. Peu importe le degré de rudesse avec lequel les « démocrates » de Russie sont malmenés, le terme « démocratie » demeure une vache sacrée. Une révolution menée par des nationalistes populistes pourrait plutôt ressembler à la tentative de renversement de Mikhail Gorbachev en août 1991, ou à une version russe de la révolution orange d’Ukraine. Elle pourrait s’apparenter à une « révolution nationaliste démocratique » (spontanée, et non créée par un parti politique, mais par un mouvement de masse populaire). Elle serait antibureaucrate, antioligarque, antioccidentale et résolument pronationaliste. Ce sont là les principaux ingrédients du ragoût nationaliste qui semble attirer les Russes de nos jours. Si l’on en juge par le récent discours de Poutine devant le Parlement, son régime est pleinement conscient du danger que représentent les nationalistes populistes. Il est probable que le régime tentera de contrer cette éruption de nationalisme tout en conservant sa puissante rhétorique étatique. Mais pour vaincre l’extrême droite, le régime de Poutine sera forcé de prendre position sur des bases idéologiques plus ou moins libérales. Ce ne sera pas facile pour ce régime basé sur les piliers jumeaux de la bureaucratie et de la machine de sécurité. La voie que doivent suivre les libéraux dans ces circonstances est on ne peut plus claire : soutenir le régime de Poutine dans la mesure où il préserve les fondements et les institutions d’un ordre libéral. Les nationalistes populistes, du fait qu’ils ont rejeté ces principes de base, représentent les antagonistes politiques opiniâtres de tous les libéraux. Toutefois, une alliance avec les nationalistes contre Poutine tente actuellement de nombreux libéraux russes. En effet, la tactique la plus populaire parmi les libéraux à l’heure actuelle consiste à s’unir à tous les opposants du régime. Ce projet est à la fois absurde et dangereux. Après tout, le terme « Weimar » tire sa triste notoriété du pacte passé avec le diable, que les conservateurs et les royalistes allemands ont créé en soutenant Hitler. * Leonid Radzikhovsky est un analyste politique indépendant russe. © Project Syndicate, 2005. Traduit par Valérie Bellot.
Par Leonid RADZIKHOVSKY

L’expression « Russie de Weimar » a fait son apparition 13 années auparavant, à l’apogée de la confrontation entre le président de l’époque Boris Yeltsin et le Soviet suprême, confrontation qui a pris fin lorsque les chars d’assaut de Yeltsin ont bombardé le Parlement. Le sens de cette expression était clair pour tous : la Russie de Weimar, comme l’Allemagne de Weimar, signifiait une république faible attaquée de l’intérieur par des nationalistes aspirant à rétablir l’autoritarisme.
À la fin des années 1990 et au début des années 2000, les problèmes ayant inspiré les craintes d’un état dysfonctionnel ont paru diminuer. Mais au cours des derniers 18 mois, le spectre de Weimar a recommencé à hanter la Russie.
Si elle est poussée à l’extrême, la réaction de la...