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Actualités - Opinion

Commentaire - La France à la recherche de l’Europe

par Michel Rocard* Avec ses dix nouveaux membres, l’Union européenne comprend maintenant 25 pays et 453 millions de citoyens. À la lumière du fait que durant le millénaire passé, les membres de l’Union européenne ont connu d’innombrables guerres entre eux, et que les quarante-cinq années de la guerre froide ont divisé le continent en deux blocs hostiles, l’Europe d’aujourd’hui est un succès d’importance historique monumentale. En effet, l’Union européenne représente plusieurs choses tout à la fois. C’est d’abord une garantie de paix : la guerre est aujourd’hui techniquement impossible entre les pays membres de l’Union, tous liés entre eux. De plus, l’Union européenne est un majestueux instrument de réconciliation internationale. Les Allemands et les Français qui, soixante ans plus tôt, s’appréciaient au moins autant que les Serbes et les Bosniaques aujourd’hui, forment à l’heure actuelle un couple uni. Les catholiques et les protestants d’Irlande se sont entretués depuis cent ans et maintenant qu’ils sont membres de l’Union européenne, ils ont reconnu la stupidité de leur conflit et admis leur inévitable réconciliation. Les Hongrois et les Roumains, après neuf siècles de haine et de guerre, sont aujourd’hui prêts à prendre le même chemin. La Grèce vient récemment de décider de soutenir l’ouverture des négociations avec la Turquie pour son accession à l’Union européenne dans les douze années à venir. L’Union a aussi été porteuse de prospérité parce que c’est un mécanisme efficace pour aider les membres à la traîne à surmonter les barrières du développement qui les handicapaient depuis si longtemps. L’Irlande et la Grèce, autrefois deux des pays les plus pauvres d’Europe, ont émergé économiquement, la Grèce s’approchant des moyennes européennes et l’Irlande ayant déjà pris sa place parmi les pays les plus riches. C’est pour toutes ces raisons que les pays à l’extérieur de l’Union européenne veulent la rejoindre. Dans moins de deux ans, cela deviendra une réalité pour la Bulgarie et la Roumanie, tandis que les négociations sont entamées avec la Croatie et la Turquie. On envisage également l’entrée de la Serbie et de l’Ukraine. Pour chacun de ces pays, l’appartenance à l’Union représente une paix stable avec ses voisins et la réconciliation intérieure, ainsi qu’une croissance économique accélérée. Tout cela implique un certain degré d’instabilité, particulièrement si l’expansion est menée par des négociations entre gouvernements plutôt que par choix démocratiques. Le projet d’une nouvelle Constitution européenne a été conçu pour remédier à ces problèmes. Et, qui l’eut cru, la France, qui doit ratifier la Constitution par référendum le 29 mai, donne l’impression de vouloir voter contre elle. Si c’est le cas, il en résultera un véritable tremblement de terre. Bien que tous les États membres aient joué leur rôle dans l’intégration de l’Europe, la France est sans aucun doute le pays qui a apporté la plupart des idées et des maîtres d’œuvre. Alors que se passe-t-il ? En France, et ailleurs en Europe, il y a toujours eu des nationalistes débridés, les « souverainistes » qui refusent l’Europe au nom de la défense de la nation. Qu’ils appartiennent à l’extrême droite ou à la gauche communiste, ils ne représentent que 20 % de l’électorat. Au-delà de tout cela, deux facteurs expliquent ce phénomène bizarre que les sondages d’opinion français décrivent dernièrement. Tout d’abord, les Français ont des comptes à régler avec leur président et son gouvernement. Jacques Chirac a été réélu président avec 82 % des suffrages du seul fait de la menace de l’extrême droite. De toute évidence, la moitié de ces votes venait de la gauche. Mais M. Chirac s’est comporté comme si son mandat était sans équivoque et a mis en place un des gouvernements les plus conservateurs que la France ait connus depuis un demi-siècle. « Faisons payer les pauvres » semblait être son ordre du jour fiscal. Cela sent l’usurpation et incite de nombreux Français à voter avec leur colère. Le second facteur tient au fait que la France, comme le reste du monde, souffre d’une forme de mondialisation mal gérée. De ce fait, la France souffre de la croissance des inégalités, d’un chômage élevé et toujours à la hausse, de restructurations d’entreprises incessantes qui entraînent des licenciements, des menaces envers son service public et ses programmes de prestations sociales, ainsi que d’un sentiment général d’insécurité. Le monde entier a connu une dérégulation massive, prescrite par la doctrine monétariste que soutiennent les conservateurs dominant les pays développés d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Extrême-Orient. Ce tsunami économique nous vient des États-Unis et n’offre rien de bon à l’Europe, mais les forces de droite de tous nos pays qui se retrouvent dans la majorité qui dirige l’Europe se sont ralliées pour le soutenir. C’est le besoin de rejeter cet état de fait qui, par-dessus tout, explique le « non » que de nombreux Français veulent crier. Mais ce serait là une grave erreur. Seule l’Europe dans son ensemble, concentrée politiquement sur l’idée d’une meilleure régulation, est suffisamment importante pour contrecarrer ce tsunami néolibéral. Mais cela nécessite une grande clarté doctrinaire, une volonté politique ferme et une Constitution. En effet, le rejet de la Constitution de l’Union européenne est un moyen sûr de tuer le dynamisme européen et d’affaiblir la capacité de l’Europe à se défendre. Le débat fait encore rage en France mais rien n’est perdu encore. Les Français peuvent encore se ressaisir et les sondages d’opinion semblent indiquer qu’ils commencent à le faire. L’Europe le mérite. *Michel Rocard, ancien Premier ministre français et dirigeant du Parti socialiste, est membre du Parlement européen. © Project Syndicate 2005. Traduit de l’anglais par Catherine Merlen.

par Michel Rocard*

Avec ses dix nouveaux membres, l’Union européenne comprend maintenant 25 pays et 453 millions de citoyens. À la lumière du fait que durant le millénaire passé, les membres de l’Union européenne ont connu d’innombrables guerres entre eux, et que les quarante-cinq années de la guerre froide ont divisé le continent en deux blocs hostiles, l’Europe d’aujourd’hui est un succès d’importance historique monumentale.
En effet, l’Union européenne représente plusieurs choses tout à la fois. C’est d’abord une garantie de paix : la guerre est aujourd’hui techniquement impossible entre les pays membres de l’Union, tous liés entre eux.
De plus, l’Union européenne est un majestueux instrument de réconciliation internationale. Les Allemands et les Français qui, soixante ans plus tôt,...