Un supermarché à Alma el-Chaab, village chrétien de la bande frontalière. Oussam, la trentaine, négocie avec un représentant d’une entreprise de sodas les quelques centimes de gain par bouteille.
«Les gens en ont ras le bol, ils sont tous déprimés», dit-il, levant ses grands yeux verts vers son interlocuteur. «Du temps des Israéliens, je n’aurais jamais négocié ainsi, c’est vous dire dans quelle situation économique nous baignons», dit-il.
Avant le 24 mai 2000, Oussam possédait trois fonds de commerce : le supermarché actuel, un restaurant et une boulangerie. Il employait cinq personnes. Après le retrait israélien, son commerce s’est étiolé petit à petit. Il n’a plus que son supermarché et il a congédié ses employés.
«Tout le monde ne travaillait pas avec les Israéliens. Mais grâce aux salaires des membres de l’ALS (Armée du Liban-Sud), des civils qui travaillaient avec eux, et des Libanais qui travaillaient tous les jours en Israël, la zone baignait dans la prospérité», raconte Oussam qui effectuait des gains s’élevant à 7000 dollars par mois.
Oussam est amer. «Depuis le départ des Israéliens, l’État n’a mis en place aucun projet pour la bande frontalière. Pire, il n’a pas encore envoyé l’armée à la frontière. Seuls les Canadiens et les Américains ont aidé Alma el-Chaab en construisant le nouveau dispensaire», se plaint-il, énumérant les lacunes dans l’infrastructure médicale. «Avant le retrait, nous pouvions nous faire soigner à l’hôpital des Casques bleus à Naqoura (fermé au public actuellement), à l’hôpital de Bint Jbeil ( tenu auparavant par l’ALS, financé par Israël et qui, selon Oussam, manque de tout actuellement) ou encore chez les juifs», dit-il, ajoutant qu’actuellement «il faut se rendre à Tyr, où les soins dispensés laissent à désirer, ou à Beyrouth».
Pour lui, comme pour beaucoup d’autres, l’autorité du gouvernement libanais sur la totalité du territoire du Liban-Sud se traduit par «le paiement de diverses taxes, de la TVA et de l’abonnement à l’EDL, par les coupures interminables du courant électrique et la mauvaise situation des routes, notamment celle de Tyr-Naqoura».
Oussam pense aux 170 personnes originaires de Alma el-Chaab qui avaient fui le village pour aller de l’autre côté de la frontière sans plus jamais rentrer au pays. Parmi eux, une famille entière de 14 personnes dont quelques membres occupaient des postes de responsabilité au sein de l’ALS. «Vous savez, rester dans nos villages, ne pas partir et supporter malgré tout l’occupation étaient notre seule manière de préserver la terre. Si nous étions partis, les juifs auraient construit des kibboutzim au Liban-Sud, comme c’est le cas en Galilée et au Golan…», dit-il. Ce jeune homme n’est pas le seul à répéter cette phrase, que certains habitants de la zone anciennement occupée, de Hasbaya à certains villages de Bint Jbeil en passant par Marjeyoun, ne se lassent pas de répéter depuis le départ des troupes de l’État hébreu. «Il a fallu attendre la libération pour que les gens quittent le village», soupire le jeune homme, qui vit avec sa mère et dont les frères et sœurs sont établis notamment aux États-Unis et à Beyrouth. Il indique qu’un certain nombre de jeunes, poussés par le chômage, ont quitté le village après le départ des Israéliens pour trouver de l’emploi à Beyrouth ou dans les pays arabes, notamment à Dubaï.
Oussam ne raconte pas spontanément que sa sœur a fui avec son époux en Israël en mai 2000. «Les premiers mois, nous pouvions lui parler au téléphone. Puis, quand les autorités ont eu vent de l’affaire, nous avons été interrogés à plusieurs reprises», raconte-t-il. «Maintenant, nous avons uniquement de ses nouvelles par le biais de personnes originaires du village, établies en Europe, aux États-Unis et au Canada. Elles entrent en contact avec elle, nous téléphonent ensuite pour nous donner de ses nouvelles», ajoute-t-il. Quand Oussam évoque sa sœur, ses yeux verts s’assombrissent. Et il ressent «toute l’injustice du monde».
Avec les changements qui ont eu lieu depuis février dernier, Oussam, qui s’est rendu à plusieurs reprises à la place des Martyrs, la dernière fois pour l’accueil du général Michel Aoun, s’était permis de rêver. Le jeune homme et sa famille ont espéré une amnistie générale, un vote au Parlement permettant le retour de tous les exilés…
Oussam ne sait pas s’il reverra sa sœur de sitôt. «Depuis plus de deux ans, aucun habitant de Alma el-Chaab ayant fui en Israël n’est retourné au Liban», dit-t-il. Et, comme pour se rassurer, il commence à évoquer la vie de sa sœur de l’autre côté de la frontière. «Elle ne manque de rien, ses enfants vont à l’école et apprennent l’arabe, son mari est avec elle, la famille n’a pas été humiliée dans les prisons libanaises… Elle ne rentrera plus», dit-il, comme pour tuer tout espoir.
C’est surtout l’adoption de la loi électorale de 2000 et les dissensions au sein des rangs chrétiens qui ont raison de l’espoir d’Oussam. Il indique : «Rien de bon n’est à présager et croyez-moi personne ne rentrera au pays pour subir les injustices.»
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«Les gens en ont ras le bol, ils sont tous déprimés», dit-il, levant ses grands yeux verts vers son interlocuteur. «Du temps des Israéliens, je n’aurais jamais négocié ainsi, c’est vous dire dans quelle situation économique nous baignons», dit-il.
Avant le 24 mai 2000, Oussam possédait trois fonds de commerce : le supermarché actuel, un restaurant et une boulangerie. Il employait cinq personnes. Après le retrait israélien, son commerce s’est étiolé petit à petit. Il n’a plus que son supermarché et il a congédié ses employés.
«Tout le monde ne travaillait pas avec les Israéliens. Mais grâce aux...