Washington et Moscou, qui ont apparemment réagi avec la même prudence aux événements sanglants d’Ouzbékistan, sont en position de rivalité dans ce pays d’Asie centrale, et leurs façons respectives de gérer la crise dévoilent leurs ambitions à long terme dans la région.
Les Russes, depuis plus d’un siècle, considèrent l’Ouzbékistan comme une part de leur pré carré en Asie centrale. Plus récemment, les Américains ont installé dans le pays une base aérienne. Pour Moscou, le président Islam Karimov, ancien apparatchik soviétique, représente une assurance de stabilité en Asie centrale ex-soviétique, cette zone tampon qui sépare la Russie des régions troublées d’Afghanistan et du Moyen-Orient. Pour Washington, l’Ouzbékistan de M. Karimov est l’un des partenaires de la « guerre contre le terrorisme », et une base militaire potentielle à proximité immédiate de la zone des conflits.
« La position géographique de l’Ouzbékistan en fait un point de passage pour le transport du pétrole. C’est pourquoi le pays est une priorité stratégique qu’il convient de contrôler », note par ailleurs le politologue Evgueni Volk, de la fondation moscovite Heritage. « Les États-Unis comme la Russie veulent avoir l’Ouzbékistan dans leur camp, et aucun des deux ne veut déstabiliser le régime de Karimov », poursuit M. Volk.
Alors que l’Union européenne a réclamé très rapidement l’ouverture d’une enquête « indépendante et internationale » sur les massacres des 13 et 14 mai, Moscou et Washington sont restés en retrait, chacun attendant de voir si l’autre allait faire le premier pas dans la condamnation du régime. « Nous allons observer comment les Russes s’y prennent avec le gouvernement Karimov » avant de définir notre politique, admettait d’ailleurs récemment un haut responsable américain à Moscou. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a été clair : les événements du 13 mai sont « une affaire intérieure de l’Ouzbékistan », a-t-il dit. Washington s’est un peu démarqué vendredi soir, la secrétaire d’État Condoleezza Rice se déclarant « déçue » que le président Karimov ne permette pas l’ouverture d’une enquête internationale sur Andijan, et laissant planer une menace d’isolement de Tachkent.
Les réponses des uns et des autres à la violence en Ouzbékistan pourraient dépendre de leur analyse des causes.
« Les Russes, selon le haut responsable américain, insistent sur les causes externes, le terrorisme international en général et la présence de talibans chassés d’Afghanistan en particulier ». Pour le chef du Service fédéral russe de sécurité (FSB, ex-KGB), Nikolaï Patrouchev, « les événements d’Ouzbékistan ne sont pas seulement la conséquence de problèmes internes. Malgré les mesures prises par la communauté internationale, la situation en Afghanistan n’est pas stable. Il y a toujours des camps d’entraînement de terroristes internationaux ». Sergueï Lavrov a pour sa part accusé « des représentants des talibans » afghans d’avoir planifié l’insurrection d’Andijan.
Les Américains, de leur côté, ne négligent pas les causes internes – déficit démocratique et difficultés économiques – pour expliquer le soulèvement ouzbek. La meilleure carte des États-Unis dans la région, estime l’analyste Evgueni Volk, est leur capacité d’investissement.
Les Russes ne peuvent rivaliser qu’en utilisant leurs vieilles méthodes de coopération : vente d’armes à prix cassés et envoi d’instructeurs pour former les officiers du régime.
Christopher BOIAN (AFP)
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats