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Actualités - Chronologie

La « Place du Canon » racontée par Nina Jidejian (photo)

La place des Martyrs est devenue de nos jours un lieu de pèlerinage pour se recueillir sur la tombe du président Rafic Hariri, un lieu de rassemblement pour les jeunes et les moins jeunes. Ce centre palpitant et historique de la ville de Beyrouth a dans le passé connu d’autres appellations : « Burj », « place des Canons », et même « place du Canon ». Pourquoi ? Nous sommes à la fin du XVIIIe siècle, la période du règne de l’émir Youssef Chéhab (1770-1790), troublée par les intrigues politiques et l’instabilité. Les ambitieux gouverneurs provinciaux aspirent à l’indépendance vis-à-vis des Ottomans et l’un d’entre eux, Dahir al-Umar, gouverneur d’Acre et de la Galilée, est en perpétuel conflit avec les pachas de Sidon, Tripoli et Damas. S’alliant à Ali Bey, le « cheikh al-Balad » chez des mamelouks d’Égypte, il prépare sa campagne militaire. Ali Bey nourrit également des rêves d’indépendance et jugeant le moment opportun pour ramener les mamelouks au pouvoir, dont ils étaient écartés depuis 1517, accueille favorablement cette alliance avec Dahir al-Umar. Il place Abou Dahab, son beau-fils, à la tête de ses troupes et les deux forces réunies sont en mesure de chasser les Ottomans de Syrie. Venant de la Baltique, la flotte russe traverse le détroit de Gibraltar et arrive en Méditerranée, prête a aider tout adversaire du sultan ottoman avec qui la Grande Catherine est en guerre. L’amiral Alexis Orlov établit ses quartiers généraux de la mer Égée à Paros. Au printemps de 1772, l’impératrice approuve l’idée d’une alliance et la flotte russe appareille pour l’Égypte afin de soutenir Ali Bey et son allié Dahir al-Umar. Le pacha de Damas réunit une armée y comprenant les druzes sous le commandement de l’émir Youssef Chéhab et s’apprête à écraser Dahir, lorsque la première escadre russe touche la côte de Sidon. L’armée ottomane se replie, incapable de résister aux puissants canons de la marine russe. Puis l’escadre russe atteint Beyrouth, principal port druze, qu’elle bombarde pendant cinq jours. On parle de 500 boulets de canon tombés sur la ville. Les Russes débarquent le 23 juin et occupent Beyrouth qu’ils détruisent et pillent, emportant avec eux de la soie et des marchandises pour plus de 500 000 piastres (en or, bien sûr) ainsi qu’un montant de 50 000 en espèces. L’année suivante, en juin 1773, les Russes dépêchent une forte escadre en Égypte pour y réinstaller Ali Bey, mais trop tard. Fait prisonnier et empoisonné, Ali était mort en cherchant à reconquérir l’Égypte par lui-même et l’escadre russe n’a plus rien à faire. À la suite de l’occupation de Beyrouth par les Russes, l’émir Youssef est déterminé à renforcer la ville et délègue Ahmed al-Jazzar à cette tâche. Pour accomplir sa mission, celui-ci taxe lourdement la population et recrute sa main-d’œuvre de force. Mis au courant de cette situation, l’émir Youssef quitte Deir el-Qamar pour s’installer sur les collines de Baabda d’où il envoie des émissaires à al-Jazzar exigeant la réédition de la ville au nom de l’émir du Liban. Al-Jazzar conteste publiquement l’autorité de l’émir Youssef reconnaissant seulement celle du sultan turc. L’émir Youssef ulcéré entre en contact avec son ancien ennemi Dahir al-Umar à qui il propose une alliance avec les Russes par son intermédiaire pour combattre al-Jazzar. Cette fois la flotte russe appareille pour Beyrouth, non plus en ennemi, mais en alliée des druzes. Son commandant Kozhuchov accepte de prendre la ville contre paiement de 600 bourses, soit 300 000 piastres. Le 2 août 1773 Beyrouth subit un violent bombardement pendant plus de vingt-quatre heures. Le consul de France à Sidon en confirme l’intensité : « Le bruit et les flammes étaient terribles, Sidon, où l’écho de chaque coup résonnait, en tremblait. » Des sources arabes nous apprennent que l’heure du jugement dernier avait sonné et que les montagnes s’étaient écroulées. Malgré la destruction des tours de garde du port et d’une partie de la ville, al-Jazzar refuse de se rendre. Le commandant russe donne alors l’ordre de débarquer les troupes et l’artillerie légère qu’il place à l’est de la ville. Beyrouth est à présent bombardée par terre et par mer. Les Russes cherchent à obtenir la reddition de la ville en l’affamant. Après deux mois de siège et de bombardement, al-Jazzar accepte la défaite et obtient l’assurance que lui et ses hommes pourront quitter sans être inquiétés. Les Russes remettent la ville à l’émir Youssef qui ne paie pas la somme agréée. Kozhuchov ramène sa flotte en mer Égée en laissant derrière lui trois cents mercenaires albanais jusqu’au paiement intégral de la somme requise. D’octobre 1773 à février 1774, Beyrouth demeure sous le contrôle des Russes comme en témoigne le consul de France à Tripoli à son collègue à Alep : « Pendant tout ce temps le drapeau moscovite flottait sur Beyrouth ; le portrait de l’impératrice Catherine, devant lequel les passants étaient obligés de s’incliner, était hissé sur la porte principale et devant lequel les cavaliers devaient mettre pied à terre. » Le centre des activités de Beyrouth à cette époque se situe en un quadrilatère qui va de Burj Hashish au château situé au nord-est. Dès leur arrivée, les Russes installent leur plus grosse pièce d’artillerie au centre de la place, ce qui impressionne tellement les habitants qu’ils la nomment sans tarder « place du Canon ».

La place des Martyrs est devenue de nos jours un lieu de pèlerinage pour se recueillir sur la tombe du président Rafic Hariri, un lieu de rassemblement pour les jeunes et les moins jeunes. Ce centre palpitant et historique de la ville de Beyrouth a dans le passé connu d’autres appellations : « Burj », « place des Canons », et même « place du Canon ». Pourquoi ?
Nous sommes à la fin du XVIIIe siècle, la période du règne de l’émir Youssef Chéhab (1770-1790), troublée par les intrigues politiques et l’instabilité. Les ambitieux gouverneurs provinciaux aspirent à l’indépendance vis-à-vis des Ottomans et l’un d’entre eux, Dahir al-Umar, gouverneur d’Acre et de la Galilée, est en perpétuel conflit avec les pachas de Sidon, Tripoli et Damas.
S’alliant à Ali Bey, le « cheikh al-Balad » chez des...