Deux juifs se rencontrent en wagon dans une station de Galicie. «Où vas-tu?» dit l’un. « À Cracovie », dit l’autre. «Vois quel menteur tu fais! s’exclame le premier. Tu dis que tu vas à Cracovie pour que je croie que tu vas à Lemberg. Mais je sais bien que tu vas vraiment à Cracovie. Pourquoi alors mentir ? »
Freud
(«Le mot d’esprit et ses
rapports avec l’inconscient»)
Ou plutôt, deux hommes politiques libanais se rencontrent sur la place rebaptisée de la Liberté. «Caza ou mohafazat?» dit l’un. «Mohafazat», dit l’autre. « Vois quel menteur tu fais ! » s’exclame le premier. «Tu dis que tu es pour les mohafazats pour que je croie que tu vas défendre les cazas. Mais je sais bien que tu es vraiment pour les mohafazats. Pourquoi alors mentir?...»
En effet, depuis le retrait de l’armée syrienne et de ses services secrets, les politiciens de l’opposition semblent vivre un vrai «dilemme de prisonniers».
Dans sa version originale, ce dilemme a été ainsi nommé et énoncé par le mathématicien Albert Trucker.
Un magistrat d’instruction (pas Addoum) tient deux hommes pour suspects d’un vol à main armé. Les preuves manquent pour porter l’affaire devant les tribunaux. Il convoque les deux hommes et leur dit avoir besoin d’aveux pour les faire inculper, sans quoi il peut seulement les poursuivre pour détention illégale d’armes à feu, délit passible d’une peine de six mois de prison. S’ils avouent tous les deux, il leur promet la sentence minimale pour vol à main armée, soit deux ans. Mais si un seul avoue, il sera considéré comme témoin officiel et relaxé, tandis que l’autre prendra vingt ans, le maximum. Puis, sans leur donner le temps d’élaborer une décision commune, il les fait enfermer dans des cellules séparées, d’où ils ne peuvent communiquer.
La solution avantageuse pour tous les deux est certainement que les deux se taisent, mais se font-ils assez confiance pour faire un tel choix?
On dirait que l’opposition libanaise ne peut être prise dans ce dilemme. Ses figures de proue se réunissent tous les jours, se visitent tous les jours, se promettent tout ce qu’on veut mais, du moins la plupart d’entre eux, sont réellement dans l’impossibilité de communiquer, s’étant enfermés depuis des décennies dans leurs peurs, égoïsmes et appréhensions sectaires, confessionnels ou féodaux.
Tel est leur dilemme, leur sort, et plus grave encore, le sort du peuple et du pays dépend du degré de confiance qu’ils ont l’un en l’autre. Sans confiance, le cercle vicieux se maintiendra. Et en réfléchissant plus avant, chacun ne manquera pas de se rendre compte que cette confiance en l’autre dépend largement de la confiance qu’il lui inspire et qui est déterminée par le degré de confiance qu’ils ont l’un pour l’autre. Et ainsi de suite ad infinitum.
De grâce, messieurs, sortez de vos cellules, ayez confiance et tenez un discours qui inspire confiance. Communiquez entre vous et communiquez-nous vos décisions interdépendantes, qui vont donner à ce pays un Parlement de ce siècle. Dans chaque être humain, chaque peuple, chaque pays, il y a de l’ombre et de la lumière. Depuis trente années, le Liban vit son côté sombre où il n’y avait pas de place pour les chevaliers de lumière.
La lumière a émergé le 14 février grâce, malheureusement, au sacrifice d’un grand homme. Ne vous détournez pas de la lumière, n’enterrez pas l’espoir...
Pour réussir, une décision interdépendante doit être fondée sur une vision commune aux parties en présence, une hypothèse tacitement partagée. L’avez-vous, cette vision, cette hypothèse, ou bien nous mentiez-vous depuis trois mois?
Je termine mon coup de gueule en faisant allusion à la non-application de l’isoloir obligatoire. Schelling a fait remarquer que le vote à bulletins secrets remplit dans les démocraties la fonction de déjouer les menaces en changeant irréversiblement les conditions matérielles dont dépendait leur succès. Ce n’est pas le secret seul, écrit-il. Et il ajoute: «...Mais l’obligation du secret qui lui (l’électeur) dérobe un certain pouvoir. Non seulement il peut voter en secret, mais pour que le système fonctionne, il doit le faire. Il doit être privé de tout moyen de prouver la façon dont il a voté. Et ce qu’on lui vole ainsi est certes un bien négociable, mais aussi davantage: on le dépouille encore du pouvoir d’être intimidé. On le met dans l’incapacité de satisfaire les exigences d’un chantage. La violence dont on le menacerait éventuellement risquerait de n’avoir pas de limites s’il était libre de marchander son vote... Mais quand l’électeur est impuissant à prouver qu’il s’est plié à la menace, lui-même comme ceux qui le menaceraient savent que tout châtiment resterait sans rapport avec le vote réel. Ainsi la menace se perd-elle en perdant son objet.»
Lara SABA LAGERWEY
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