Jamil Sayyed a fini par démissionner, ce qui réjouit à juste titre bon nombre de Libanais, soulagés de voir tomber, l’un après l’autre, les symboles de l’occupation syrienne du Liban.
Le personnage suscite cependant la perplexité. Comment se fait-il ainsi que le plus décrié de nos responsables, éminence grise et pivot politico-sécuritaire du régime, soit le seul à avoir fait de son administration un modèle exemplaire d’efficacité, imperméable au confessionnalisme et à la corruption? Le résultat tient en entier à l’homme: professionnel jusqu’au bout des ongles au point de ne rien laisser au hasard, acharné au travail au point de ne connaître ni répit ni repos, simple au point de ne jamais goûter au luxe et aux mondanités, laïc au point de combattre la moindre velléité confessionnelle au sein de l’organe qui lui a été confié. J’ai récemment entendu le représentant d’une ambassade occidentale évoquer à son sujet «l’exception laïque» de l’Administration libanaise. L’histoire de la Sûreté générale regorge de faits, d’anecdotes et d’événements attestant de son intransigeance. Tous ceux, Libanais ou étrangers, qui ont eu l’occasion de travailler avec lui peuvent aussi en témoigner.
Indéniablement, Jamil Sayyed est d’une intelligence rare. L’œil vif, le ton direct, la parole percutante. Avec toutefois une certaine timidité, qui perce au creux d’un sourire, entre deux phrases d’un discours, au moment précis où il croise le regard de ses interlocuteurs. Timide, ce puissant qui a suscité tant de crainte ? Ce n’est là, semble-t-il, qu’un des multiples paradoxes de sa personnalité.
Ceux qui le connaissent de près savent – et certains de ses détracteurs l’avouent (en privé, certes) – que cet homme de conviction, intègre et courageux, était persuadé de servir pour le mieux son pays. Il n’en demeure pas moins le symbole d’un régime haï. Jamil Sayyed a dépassé ses fonctions, commis des excès ; l’énormité de son pouvoir a démesurément amplifié son ego. Mais s’il a pu, comme on le répète aujourd’hui, faire et défaire les lois, nommer les ministres et faire élire les députés, c’est que la classe politique libanaise s’y est copieusement prêtée. Interrogez certains fonctionnaires de la Sûreté générale, ils accepteront peut-être de vous raconter comment ceux-là mêmes qui l’accablent aujourd’hui se bousculaient, il n’y a pas si longtemps, dans l’antichambre de son bureau, ruisselants de servilité...
Ah! si seulement nous avions accès aux dossiers compromettants dont dispose, dans ses archives et dans sa mémoire, ce général qui s’en va... il nous rendrait un sacré service ! Il n’est pas interdit de rêver: faire exploser toutes ces vérités sur les girouettes qui nous gouvernent, en finir avec une élite politique corrompue jusqu’à la moelle, pour que des hommes et des femmes honnêtes et compétents – regardons du côté de la société civile – prennent enfin la relève.
Myriam Rizk (Paris)
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