Je ne suis pas un enfant du pays, du moins pas de celui-là. Cette impression permanente de ne pas être ici à ma place. De passage, ou plutôt en suspens, entre une vie nécessaire et une vie rêvée. Je vis comme tout le monde, mais je vis aussi ailleurs. Miroirs aux alouettes multiples et enchevêtrés. Difficile de faire des nœuds avec des miroirs, mais ça finit par y ressembler. La vertu première des miroirs est sans doute de renvoyer une image déformée et, en la matière, je suis un vrai collectionneur. J’ai grandi sur une terre où tout est vu au travers de prismes farfelus. Où la seule clairvoyance consiste à prévoir les catastrophes et les mettre en route. Bien emballées, bien pesées, spécialité locale, appellation d’origine contrôlée, produit d’Orient très moyen. Car c’est bien de lui qu’il s’agit : cet Orient turbulent et pathétique quand tout va bien, absurde et criminel la plupart du temps.
Grandir quelque part et pourrir ailleurs n’est pas une mince affaire. Aux contraintes de l’embourgeoisement, il faut ajouter celles de l’exil. Parler de choses qui me rendent malade. Par procuration. Simplifier pour les demeurés, enjoliver pour les crédules : toujours faire simple et joli. Oui, je veux me faire plaindre. Mon pays, l’autre, a ceci de particulier qu’il ne se raconte pas. Il ne se vit pas facilement non plus. Il a décidé une fois pour toutes d’aller à l’encontre de toutes les convenances, et il y réussit plutôt bien. Tellement bien que c’en est devenu le merdier absolu. N’essayez pas de comprendre quelque chose à ce foutoir, petits lecteurs français chéris, vous avez déjà de la peine à comprendre le vôtre. Voyez-vous, nous, c’est cinq ou six divisions au-dessus, question désordre absolu. La bonne nouvelle, c’est que ça fait partie de notre charme. Oui, enfin, il faut le dire vite quand même, tellement il m’arrive de m’arracher les cheveux devant ce spectacle hallucinant et prodigieux. Hallucinant par la naïveté absolue et par l’application quasi religieuse à l’autodestruction, et prodigieux par le souffle épique qui parfois se trompe de direction et révèle une aptitude à la survie qui relève davantage de la conservation de l’espèce, dans le sens animal du terme, que de la renaissance d’une civilisation.
Ce n’est sans doute pas le meilleur moyen de me faire des amis, mais voilà le drame absolu : nous avons depuis belle lurette cessé d’être une civilisation. On ne bâtit pas une civilisation sur du « homos » et du « taboulé » ! La dernière fois que nous avons réussi quelque chose d’à peu près convenable, on nous a appelé Phéniciens. Et depuis, hélas, zéro pointé sur toute la ligne. Je les vois d’ici, les comment ? Pas possible ! Nous sommes un grand peuple ! Nous avons donné au monde…. ! etc. Eh bien mes chers frères, que dalle vous avez donné au monde, rien du tout, vous avez donnez à vous-mêmes. Et tant que nous ne serons pas débarrassés de cette supercherie dévastatrice, de cette tromperie quasi génétique, eh bien, on ne sera pas sorti de l’auberge. Je ne veux pas remonter à des temps immémoriaux, je n’en ai ni la capacité ni l’envie. Je veux simplement stigmatiser le sacrifice d’une génération, la mienne, certainement aussi la suivante, et pointer un doigt accusateur sur celle de nos pères. Je voudrais établir le cahier des charges d’une nation, faire l’inventaire, disséquer ce qui a déraillé. La tâche est immense. Je crains de ne point y parvenir. Je doute même de ma légitimité à le faire. J’ai quitté mon poste, j’ai embarqué sur un navire porté par des flots sournois, ces mêmes flots qui ont fait notre gloire éphémère et lointaine, et qui m’ont mené vers l’exil. Je quittai mon pays. Sous les bombes des uns et des autres, un ferry rouillé ouvrait sa grande gueule et engloutissait ma jeunesse. Je quittai les miens et me jetai dans des rêves d’emprunt. J’emportais avec moi des morceaux de montagne et des étendues de mer, j’emportais des amandiers en fleurs et des tas de pierres taillées, me disant que je n’étais pas le premier à partir, j’emportais des dimanches des Rameaux toujours ensoleillés, des odeurs de café et des images d’amis disparus. J’emportais des relents de poudre, des tonnerres de feu et d’acier, des vacarmes de folie ordinaire et des sourires pleins de promesses. J’emportais les larmes de ma mère, soulagée par mon départ, et les conseils de mon père, parce que c’était mon père. Beaucoup de bagages, donc.
Je quittai le Liban.
Sacha ABOUKHALIL
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Je ne suis pas un enfant du pays, du moins pas de celui-là. Cette impression permanente de ne pas être ici à ma place. De passage, ou plutôt en suspens, entre une vie nécessaire et une vie rêvée. Je vis comme tout le monde, mais je vis aussi ailleurs. Miroirs aux alouettes multiples et enchevêtrés. Difficile de faire des nœuds avec des miroirs, mais ça finit par y ressembler. La vertu première des miroirs est sans doute de renvoyer une image déformée et, en la matière, je suis un vrai collectionneur. J’ai grandi sur une terre où tout est vu au travers de prismes farfelus. Où la seule clairvoyance consiste à prévoir les catastrophes et les mettre en route. Bien emballées, bien pesées, spécialité locale, appellation d’origine contrôlée, produit d’Orient très moyen. Car c’est bien de lui qu’il s’agit :...