«Mon Dieu délivrez-moi de moi. Mais que ce soit à moindre frais. Que, dans tout cela, je ne passe pas moi-même par pertes et profits». Ainsi parle Pandore, la narratrice en superje du très égotique roman mégapersonnel et désopilant de Mirèse Akar.
Le titre lui-même empeste la crue dérision : Je ne suis là pour personne, fanfaronne cet auteur dont même le patronyme ne fait pas sérieux. A-t-on idée, même en arguant d’une lointaine racine phénicienne, de s’appeler Mirèse Akar ! Mirèse ? Et si on prenait la romancière à son propre jeu, à son propre piège en abusant de la contrepèterie ou du palindrome ? Mirèse, en verlan, ça ne donne pas Misère ?
Tout cela pour dire que, dans ce premier fruit gorgé de sève juteuse et souvent âcre, cette journaliste qui a vu le jour au Liban a décidé d’étaler son narcissisme en plein jour, au su de son plein gré. Et au su de son éditeur qui a sauté sur cet oiseau rare de l’écriture qui sait dire si bien «Je», avec une fantaisie aussi délicieusement insolente.
Au départ donc une narratrice, Pandore, qui sert de masque à l’auteur. Un masque qui ne cache pas, mais qui dévoile. Pandore a envie de faire le plein d’elle-même malgré le vide que sème Ovide autour d’elle. Ovide, mentor, alter ego, peut-être amant, confident, «sparing partner», parfois miroir et sûrement une bonne création de l’imagination.
Malgré les sarcasmes d’Ovide, la narratrice en a marre. Marre d’être tenue de manifester son admiration pour les autres. Elle décrète que, désormais, elle va se vénérer elle-même. Son entreprise de narcissisme, elle va d’abord la mener en tapinois pour ne pas braquer sur elle les mauvais esprits, les fâcheux, les envieux. Pour ne pas souiller ce qu’elle considère comme une délectable volupté: celle qui consiste à s’adorer soi-même.
Bien sûr, un empire aussi sidéral de narcissisme donne le vertige. Pandore, alias Mirèse, supplie le ciel de veiller sur ce déluge égotique. «Mon Dieu délivrez-moi de moi mais, je vous en conjure, ne m’exaucez pas tout de suite.»
Puis l’entreprise devenant fructueuse et envahissante, Pandore, enceinte des mots, décide d’en faire un sujet de littérature. Écrire un livre sur l’admiration de soi. C’est original et périlleux. Aux premiers jours, Ovide s’avère un appréciable complice. Mais, à mesure que l’objet-livre prend de la substance, à mesure que Pandore se libère de ses tabous dans une superbe, sensuelle et désarçonnante copulation avec les mots, Ovide le confident se métamorphose en censeur. Habité d’une succulente mauvaise foi, il tente de narguer l’audace de sa pupille. Qui a déjà pris du galon, de l’assurance et une bonne dose d’impertinence. Voilà que maintenant, elle envisage après ce livre de s’adonner à la rédaction d’un roman de gare. T’es pas capable, objecte Ovide. On verra, promet la narratrice qui est dotée d’un don d’ubiquité remarquable. Elle a même l’impression que toujours ont cohabité en elle plusieurs personnages récurrents. Elle l’a encore vérifié au moment de déposer son dossier pour l’acquisition de la nationalité française. Sans doute l’une des rares allusions réelles à l’auteur qui nous livre ici un texte polyphonique, alliant le libertinage sémantique au marivaudage imaginatif.
Après la virtuosité qu’elle manifeste dans cet exercice de style qui se déguste comme un bonbon anglais, l’auteur est donc requise pour une autre livraison. Un roman de gare ? Sans rire, on signe illico. On est même prêt à prendre le train pour savourer le voyage.
Djilali Bencheikh
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Le titre lui-même empeste la crue dérision : Je ne suis là pour personne, fanfaronne cet auteur dont même le patronyme ne fait pas sérieux. A-t-on idée, même en arguant d’une lointaine racine phénicienne, de s’appeler Mirèse Akar ! Mirèse ? Et si on prenait la romancière à son propre jeu, à son propre piège en abusant de la contrepèterie ou du palindrome ? Mirèse, en verlan, ça ne donne pas Misère ?
Tout cela pour dire que, dans ce premier fruit gorgé de sève juteuse et souvent âcre, cette journaliste qui a vu le jour au Liban a décidé d’étaler son...