Par Charles TANNOCK*
Toutes les guerres prennent fin un jour ou l’autre. Mais les souvenirs des atrocités ne semblent jamais s’estomper, comme nous le rappellent les émeutes contre les Japonais attisées par le gouvernement qui se déroulent actuellement en Chine. Le 90e anniversaire des massacres arméniens de 1915, ordonnés par les Jeunes-Turcs au pouvoir sous l’Empire ottoman et aidés par les Kurdes, est une autre blessure qui ne se cicatrisera pas, mais qui doit être traitée si l’on veut que la progression de la Turquie vers l’adhésion à l’Union européenne se déroule en douceur.
Le génocide arménien est supposé avoir inspiré les nazis dans leurs plans d’extermination des Juifs. Toutefois, par comparaison avec l’Holocauste, la majorité des gens connaît encore peu cet épisode sombre.
En effet, il est difficile pour la plupart d’entre nous d’imaginer l’ampleur des souffrances et de la dévastation qui ont été infligées au peuple arménien et à leurs terres ancestrales. Mais de nombreux membres de l’actuelle et vigoureuse diaspora arménienne ont des ancêtres directs qui ont péri et ils transmettent une tradition historique orale qui garde les souvenirs vivaces.
Il est tout particulièrement ironique que de nombreux Kurdes des provinces du sud-est de la Turquie, à qui l’on a promis des biens arméniens et l’assurance d’une place au paradis s’ils tuaient des infidèles, aient été complices de leur plein gré du génocide. Ils se sont par la suite trouvés du côté des perdants dans cette longue histoire de violence entre leurs propres forces séparatistes et l’armée turque, et ils ont été soumis à une politique continue de discrimination et d’assimilation forcée.
Historiquement, les anciens Arméniens chrétiens ont compté parmi les peuples les plus progressistes d’Orient. Mais, au XIXe siècle, l’Arménie a été divisée entre l’Empire ottoman et la Russie. Le sultan Abdülhamid II a organisé les massacres de 1895-1897, mais c’est seulement au printemps 1915, profitant de la Première Guerre mondiale, que le gouvernement nationaliste des Jeunes-Turcs a trouvé la volonté politique de mener un véritable génocide.
Les intellectuels arméniens ont été arrêtés et exécutés lors de pendaisons publiques par groupes de 50 à 100. Les Arméniens ordinaires ont ainsi été privés de leurs chefs et ont été massacrés peu après, beaucoup ayant été brûlés vifs. Environ 500 000 d’entre eux ont été tués au cours des sept derniers mois de l’année 1915, la majorité des survivants étant déportée vers les régions désertiques de Syrie, où ils sont morts de faim ou de maladie. On estime que 1,5 million d’individus ont ainsi péri.
Récemment, la diaspora arménienne a demandé à la Turquie de faire face à son passé et de reconnaître son crime historique. Mais, selon la ligne politique officielle turque, cette allégation est fondée sur des demandes infondées ou exagérées, et les décès qui se sont produits étaient le fruit d’un combat mené contre les Arméniens qui ont collaboré avec les forces d’invasion russes lors de la Première Guerre mondiale, ou la conséquence de la maladie et de la faim lors des déportations forcées. De plus, la population turque locale a prétendument subi des pertes similaires.
La Turquie affirme ainsi que l’accusation de génocide a pour but de ternir l’honneur de la Turquie et d’entraver sa marche vers l’accession à l’UE. Elle craint également, de manière tout à fait compréhensible, que tout écart d’avec la politique officielle ne déclenche un déluge de demandes d’indemnisation, comme cela fut le cas pour l’Allemagne.
De nombreux politiciens, particulièrement en Amérique, ne sont pas disposés à contrarier la Turquie sans justification solide, étant donné son passé en tant qu’alliée fidèle de l’Otan et pays candidat putatif à l’UE. Mais en dépit de presque un demi-siècle d’adhésion au Conseil de l’Europe, prétendument gardien des droits de l’homme, y compris de la liberté de parole et de conscience, la Turquie taxe encore de crime contre l’honneur national toute suggestion impliquant que le génocide arménien est une vérité historique. Heureusement, cet article du code pénal de la Turquie va être révisé et peut-être abrogé.
En effet, de vastes changements sont à l’œuvre en Turquie. La presse et le gouvernement, soucieux des exigences de l’adhésion à l’UE, tiennent finalement un débat sur la sensible question arménienne. Même le premier ministre Recep Tayyip Erdogan, sous la pression grandissante de l’UE tandis que les négociations sur l’accession doivent débuter en octobre, a accepté qu’une étude impartiale soit réalisée par des historiens universitaires, même s’il a réitéré sa croyance que le génocide n’avait jamais eu lieu. En France, l’événement historique du génocide arménien fait partie intégrante de la loi et le refus de son existence est considéré de la même manière que le refus de l’Holocauste.
Le Parlement européen exhorte la Turquie à reconnaître le génocide arménien. Il demande également qu’elle mette fin à l’embargo commercial qu’elle et son proche allié l’Azerbaïdjan imposent à la République d’Arménie, qu’elle rouvre les frontières et qu’elle concède des territoires en échange de la paix afin de résoudre le conflit territorial sur la région de Nagorni Karabakh en Azerbaïdjan et qu’elle préserve son identité arménienne.
L’Arménie, un pays indépendant depuis 1991, continue à dépendre de la protection russe, comme c’était le cas en 1920 lorsqu’elle a rejoint l’Union soviétique plutôt que de subir une autre invasion turque. Cette situation n’est pas salutaire pour le développement de la démocratie et de l’économie faible de l’Arménie. La dépendance continue de l’Arménie envers la Russie n’est pas non plus de bon augure pour la coopération régionale, étant donné le profond ressentiment à l’encontre des Russes qui se mêlent des affaires de la Géorgie et de l’Azerbaïdjan, deux pays limitrophes.
Il n’existe qu’une seule voie pour la Turquie, l’Arménie et la région. L’avenir naîtra uniquement lorsque la Turquie, tout comme l’Allemagne par le passé et la Serbie et la Croatie maintenant, abandonnera sa politique de refus et affrontera ses crimes terribles de 1915. C’est seulement alors que le passé pourra vraiment être considéré comme le passé.
*Charles Tannock est vice-président du sous-comité des droits de l’homme du Parlement européen.
© Project Syndicate, 2005. Traduit par Valérie Bellot.
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