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Actualités - Opinion

Sur les chemins de la mémoire

Le XXe siècle fut un siècle violent, tourmenté. Un siècle durant lequel les guerres se déroulèrent à l’échelle de la planète. Et si les conflits n’étaient pas mondiaux, leur limitation aux frontières nationales n’eut aucun effet atténuateur en terme de bilan humain. Au contraire. On se souvient des nettoyages ethniques en ex-Yougoslavie, du génocide rwandais. On se souvient aussi d’un autre génocide, celui du Cambodge. Celui des champs de la mort, usines à décérébration, mis en place par l’esprit démentiel des Khmers rouge pour rééduquer ou tuer l’individu libre pensant. Pour créer un « peuple nouveau », une « race pure » tout entière dévouée à l’Angkar. De Nuremberg à Sarajevo, en passant par Kigali, des tribunaux internationaux ont été instaurés. La justice avance à petits pas souvent hésitants, mais elle avance. De quoi ouvrir la voie – même si celle-ci est longue, semée d’embûches et particulièrement douloureuse – à un nouveau dialogue, condition sine qua non du travail de mémoire. Pour les Cambodgiens qui, 30 ans après l’entrée des Khmers rouges dans Phnom Penh, ne sont pas parvenus à effectuer ce travail de mémoire, les plaies sont toujours à vifs. À l’image de Tran – personnage central du film magistral The Killing Fields – lors de sa fuite vers la Thaïlande, le peuple marche sur les squelettes du génocide. Une marche du reste pas toujours consciente puisqu’en 2005, confrontés au mur de silence des rescapés de l’horreur, les jeunes Cambodgiens ne découvrent l’ampleur de la tragédie collective qu’en visitant les mémoriaux. « Les Khmers rouges et le Vietnam ont fait du Cambodge un gigantesque cimetière où dorment les martyrs, attendant que Jésus ou Allah viennent les réveiller de leur sommeil, ou bien que se poursuive la longue chaîne de leur réincarnation », écrivait Malay Phcar, survivant de L’enfer khmer rouge dans un livre du même nom. Si le sort des morts est désormais entre les mains des dieux, celui des vivants est entre celles des hommes. Pour que leur sommeil soit apaisé, la justice doit faire son œuvre. Or, la justice traîne les pieds au Cambodge. Du fait de certains Cambodgiens ayant tiré leur épingle du jeu après avoir collaboré avec les tortionnaires, mais aussi du fait des puissances internationales. Des États-Unis qui, guerre froide oblige, ont réarmé les Khmers rouges en 1979, à l’ensemble de l’organisation des Nations unies au sein de laquelle fut si longtemps préservé un siège pour les représentants du Kampuchéa démocratique. Mais alors que les responsables cambodgiens et internationaux n’en finissaient plus de tergiverser, de discuter et de négocier, Pol Pot est mort, faisant la nique à la justice, aux Cambodgiens en général et aux survivants en particulier. Les autres grands responsables khmers rouges, eux, sont toujours libres, cultivant leur petit lopin de terre, à l’exception de Ta Mok, boucher des camps, le seul à avoir été jeté derrière les barreaux. Ses nuits sont-elles hantés de cauchemars ? Certainement pas autant que celles des survivants des champs de la mort que celle des trois derniers rescapés toujours vivants du centre de torture de Tuol Sleng. Sur les 15 000 personnes envoyées dans ce centre, seules sept en étaient ressorties vivantes. Pour ceux-là, pour les autres rescapés, pour une jeunesse qui vit par procuration un traumatisme national, pour un pays qui tente de se relever après avoir été humainement et socialement massacré, les tribunaux doivent officier. Vite, avant que les responsables ne rendent des comptes qu’à la mort. Vite pour qu’enfin Vann Nath, survivant de Tuol Sleng, comprenne au nom de quoi Phnom Penh fut vidée de tous ses habitants en une journée, un peuple mis en esclavage, affamé, humilié, décervelé, massacré. Vite pour que Malay Phcar comprenne pourquoi sur les 14 membres que comptait sa famille en 1975, dix sont morts ou disparus, et seulement quatre ont survécu. Trop de pourquoi. Pour avancer, le Cambodge doit affronter les fantômes de son histoire. Il ne peut le faire que soutenu par la communauté internationale qui, elle aussi, doit faire face à ses responsabilités. Comme au Rwanda, comme ailleurs. Le XXe siècle fut marqué par trop de tragédies, espérons que le XXIe ouvrira une nouvelle page, celle de la justice, de la mémoire, enfin apaisée. Émilie SUEUR

Le XXe siècle fut un siècle violent, tourmenté. Un siècle durant lequel les guerres se déroulèrent à l’échelle de la planète. Et si les conflits n’étaient pas mondiaux, leur limitation aux frontières nationales n’eut aucun effet atténuateur en terme de bilan humain. Au contraire. On se souvient des nettoyages ethniques en ex-Yougoslavie, du génocide rwandais. On se souvient aussi d’un autre génocide, celui du Cambodge. Celui des champs de la mort, usines à décérébration, mis en place par l’esprit démentiel des Khmers rouge pour rééduquer ou tuer l’individu libre pensant. Pour créer un « peuple nouveau », une « race pure » tout entière dévouée à l’Angkar.
De Nuremberg à Sarajevo, en passant par Kigali, des tribunaux internationaux ont été instaurés. La justice avance à petits pas souvent...