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Une responsabilité double pour l’opposition

Aucune manœuvre n’est trop habile quand il s’agit de contourner la volonté d’un peuple souverain. Aucun subterfuge non plus dès lors qu’il s’agit de s’opposer à la légitimité populaire, pour aller à l’encontre du devenir historique. S’étant hasardée à jouer les malins face à la hargne généralisée de la rue, l’équipe de Omar Karamé s’est attirée les foudres d’une population en colère, déterminée cette fois-ci à en finir avec l’insupportable tutelle syrienne. La société civile s’est enfin décidée à réagir, après avoir abandonné, dix ans durant, le combat pour la liberté aux seuls étudiants. Il aura fallu pour cela l’abominable assassinat de Rafic Hariri, ce crime de trop qui en dit long sur d’inqualifiables méthodes alliant machiavélisme cynique et raison d’État, un régime dont les pratiques subversives sont devenues, au fil du temps, l’unique moyen de sa politique. Mais « la libération est à portée de drapeau. Elle nous appartient à tous. Aux fraîchement convertis davantage encore qu’aux clandestins persécutés des premières églises ». Que de gouvernements ont vacillé depuis la « révolution blanche » de 1952 sous les coups de boutoir d’une foule déchaînée. Tous n’ont pas démissionné mais aucun n’en est sorti politiquement indemne. Omar Karamé devrait s’en rappeler, lui qui a été forcé déjà une première fois de plier bagage et de se soustraire au levain de colère causé par la hausse subite des prix et la cherté de la vie. Désormais, l’ancien Premier ministre a ce don remarquable de méconnaître les inquiétudes des citoyens, le sentiment général d’une population qui stagnait et qui n’avait d’espérance que le présent, tant elle ne parvenait pas à envisager le futur. La volonté de changement et le discrédit de tout un régime ont finalement eu raison d’un gouvernement frappé, depuis son entrée en fonction, d’une forte anémie politique. À défaut d’une motion de censure parlementaire, c’est la société civile qui a sanctionné le cabinet Karamé, mais qui a surtout, par le soulèvement populaire de la place des Martyrs (qui reprend son nom de place de la Liberté), vaincu la fatalité de cet attentisme dans lequel elle se languissait, un marasme dont nous avons payé cher les retombées, depuis la fermeture de la MTV jusqu’à la reconduction anticonstitutionnelle du mandat Lahoud. À l’heure où les murs de la peur tombent un à un et maintenant que l’opposition a fini de briser les derniers tabous d’une occupation institutionnalisée, c’est une continuité qu’il faudrait assurer au mouvement de masse. Reprendre fidèlement les scénarios ukrainien et géorgien. Car l’enjeu est trop important pour que nous renoncions à la lutte en milieu de chemin. Jamais il n’y a eu un climat politique international aussi favorable au recouvrement de la souveraineté, jamais le pouvoir n’a été aussi isolé et jamais l’opposition n’a rassemblé en son sein autant de mouvances politiques diverses, même si la Syrie tolère mieux une protestation chrétienne qu’une dissidence musulmane La « révolution de velours », incarnée par ces magnifiques journées de février et ces espaces noirs de monde, devrait néanmoins se garder de donner une tournure dangereuse aux événements. La poussée de fièvre du moment, qui a pris une ampleur considérable, devrait se méfier des débordements incontrôlables et d’une situation qui pourrait facilement dégénérer. Les tensions à Tripoli n’ont pas fait progresser les choses d’un iota. La transition démocratique ne peut être que pacifique, puisque c’est de cette manière seulement que nous pourrions persuader les derniers réfractaires à cet appel de liberté à rejoindre les rangs de « l’intifada de l’indépendance », convaincre un Hezbollah, qui s’est tenu jusque-là en marge de ce deuxième processus de libération, et neutraliser des services de renseignements tentés de jouer les pyromanes. Il importe de saluer le comportement exemplaire de l’armée, qui s’est courageusement attachée à sa neutralité, dans la lignée d’un Fouad Chéhab qui refusa toute implication de la troupe dans un conflit civil. Le régime syrien devrait retirer intégralement et sans atermoiements ses troupes du Liban et cesser toute ingérence de ses services de renseignements dans les affaires intérieures libanaises. Les valeurs démocratiques dans la participation politique constituent, en tenant compte de l’opinion publique mais aussi du jeu de l’alternance dans l’exercice du pouvoir, le seul processus de négociations permanentes par lequel le clientélisme d’État et le confessionnalisme, par ailleurs inextricablement liés, pourraient être atténués. L’État de droit est le seul gage d’une paix civile durable. En œuvrant pour la restauration de ces valeurs, l’opposition devrait aussi penser l’après-mandat syrien. Car ce sont bien les dissensions nationales depuis 1943 qui ont ouvert la voie à une série d’ingérences étrangères. Il est vrai que le régime syrien a fait tout ce qui est en son pouvoir pour que les Libanais ne se rencontrent jamais depuis les accords de Taëf et pour que les appartenances communautaires ne soient pas modérées par le raffermissement de l’allégeance citoyenne. En hypothéquant les instances étatiques libanaises au profit d’une mafia organisée, la Syrie s’est livrée avec ses satrapes locaux à un pillage économique systématique qui a englouti le pays sous une insurmontable dette publique. Mais la faute a été d’abord la nôtre. Il faut avoir le courage de le reconnaître. La thèse justifiant le conflit libanais, en évoquant une « guerre pour les autres », demeure insuffisante du moment où nous cherchons à éviter de faire le constat douloureux que la guerre libanaise a été aussi, à bien des égards, une guerre civile. Nous ne pourrons nous projeter consciemment et avec fidélité dans l’avenir que si nous admettons une fois pour toutes un éclairage honnête de notre passé, mais aussi de notre histoire culturelle, c’est-à-dire celle de nos représentations collectives, en reconnaissant ainsi que nous avons été amenés, que nous avons aussi accepté en toute connaissance de cause de prendre les armes les uns contre les autres. C’est à partir de là que nous pourrions bâtir sur des bases solides. Ce faisant, on expliquera aux générations futures nos divisions, on leur donnera un sens, ce qui nous permettra de les assumer et de les vivre sur le mode politique civilisé du débat plutôt que sur le mode violent d’un conflit armé. Notre devoir sera d’assimiler sans complexe notre passé et de le réaménager en fonction d’une cohésion sociale, passage obligé à l’avènement d’un véritable État de droit. En ce sens, il est profondément exact qu’une relecture scrupuleuse de l’histoire fonde l’identité et l’unité nationales. Preuve en est que ce sont les ennemis d’hier qui se sont retrouvés aujourd’hui sous la même bannière, pour revendiquer la restitution de la libre décision politique et l’autodétermination d’un peuple que l’on a voulu décapiter en éliminant odieusement toutes les figures de la contestation à l’hégémonie syrienne. Aucun pouvoir n’est viable au Liban s’il ne découle de la légitimité consensuelle qui a caractérisé l’apprentissage de la chose publique locale. La république née de l’après-domination syrienne devrait s’édifier sur un nouveau contrat social associant les communautés libanaises dans le même esprit qui a prévalu lors du pacte de 1943, mais en éliminant les faiblesses. Une union nationale est pour cela d’abord nécessaire. Il faut toujours un mouvement centrifuge qui puisse fédérer, après une grave crise politique comme celle que traverse actuellement le Liban, les différents agrégats d’une population multiculturelle. Le défi de l’opposition sera de rassembler, autour d’un même projet d’avenir, toutes les composantes de la société libanaise et d’élaborer le schéma des institutions politiques qui puisse décanter l’agressivité latente entre les communautés, non en supprimant nos contradictions internes mais en les contenant par les formes démocratiques et en les encadrant par des mécanismes institutionnalisés. La responsabilité de l’opposition sera donc double. L’une interne : engager le Liban sur la voie de réformes politiques mûres. L’autre régionale, impliquant par la voie de la contamination, mais loin de tout messianisme, le remplacement des anciennes élites politiques arabes et la mise en place de nouveaux régimes capables de sortir les États de la région de la déconfiture dans laquelle ils sévissent. Amine ASSOUAD
Aucune manœuvre n’est trop habile quand il s’agit de contourner la volonté d’un peuple souverain. Aucun subterfuge non plus dès lors qu’il s’agit de s’opposer à la légitimité populaire, pour aller à l’encontre du devenir historique. S’étant hasardée à jouer les malins face à la hargne généralisée de la rue, l’équipe de Omar Karamé s’est attirée les foudres d’une population en colère, déterminée cette fois-ci à en finir avec l’insupportable tutelle syrienne. La société civile s’est enfin décidée à réagir, après avoir abandonné, dix ans durant, le combat pour la liberté aux seuls étudiants. Il aura fallu pour cela l’abominable assassinat de Rafic Hariri, ce crime de trop qui en dit long sur d’inqualifiables méthodes alliant machiavélisme cynique et raison d’État, un régime...