Le propre des régimes totalitaires à pratiques dictatoriales est de rendre banal l’insolite. Il en fut ainsi en Europe occidentale avec le phénomène si particulier des rafles, des déportations et des liquidations massives de personnes pratiquées par les nazis ; il en fut de même tout au long des années staliniennes, en Union soviétique où le Goulag devenait la destination obligée de tout dissident ou de tout opposant au régime. Tel est encore le cas aujourd’hui de tout génocide ou ethnocide commis brutalement, massivement ou à petit feu.
La banalisation de l’insolite se fait par répétition, donnant un statut de « normalité » au déraisonnable ou d’« habitude » à l’exceptionnel. C’est ainsi qu’il faut lire la série d’attentats politiques et d’assassinats commis au Liban par des forces occultes mais pourtant bien connues.
Cette répétition qui banalise, nous Libanais, nous l’avons vécue avec la succession des assassinats politiques perpétrés chez nous depuis le début de l’occupation syrienne. Ceux qui ne semblaient plus accepter l’orientation dite nationale ont péri impunément. Bien qu’il soit fastidieux de les nommer, un devoir de mémoire nous l’impose cependant : Kamal Joumblatt, René Moawad, Hassan Khaled, Soubhi Saleh, Louis Delamare, Béchir Gemayel, Dany Chamoun, Élie Hobeika, plus récemment la tentative d’assassinat de Marwan Hamadé, puis l’ignoble attentat contre Rafic Hariri et ses compagnons. Faut-il oublier toutes les autres tentatives contre Camille Chamoun, Pierre Gemayel, Saëb Salam, Walid Joumblatt ou les nombreuses liquidations de militaires, officiers et soldats de l’armée libanaise, les innombrables personnes enlevées et disparues, le tout effectué dans le plus pur style stalinien sans que le pouvoir libanais ne poursuive jusqu’au bout l’enquête judiciaire. Il nous est demandé impérativement, de temps en temps, d’épargner le corps judiciaire de notre pays et de continuer à faire semblant de croire à la pertinence de son action. L’insolite c’est qu’aucun magistrat n’a pu dénoncer l’ingérence du pouvoir ou n’a démissionné pour incompétence ou déni de justice forcés, qu’aucun n’a pu écouter un instant sa conscience pour dire la vérité ou rejeter ce qui lui était imposé.
L’insolite devient banal quand la répétition touche des domaines aussi précieux, aussi sacrés, que la loi fondamentale contenue dans la Constitution, verbe fondateur qui donne à une nation son épine dorsale et la trame de sa sécurité. « Provisoirement et pour une seule fois », telle a été la formule adoptée pour la reconduction du président Hraoui, puis répétée pour l’amendement de la Constitution et la reconduction du président Lahoud (...).
Il était devenu banal que nos hommes politiques soient convoqués à Anjar pour recevoir ordres et directives indiscutés (...).
N’est-il pas insolite qu’un État étranger, la Syrie, intervienne directement dans l’instauration d’une loi électorale dans un pays « frère », le Liban pour la vouloir inique et inadaptée, de participer activement à la constitution des listes électorales, de nommer les ministres, d’intervenir dans tous les rouages de l’administration, de la justice, de l’armée et même dans les menus détails de la vie nationale ? Toutes ces interventions avaient fini par devenir banales et routinières par la vertu de la servitude volontaire des hommes au pouvoir et par la soumission à la terreur constante de l’occupant.
N’est-il pas insolite qu’une grande partie des ressources de l’État, au dire des spécialistes en économie et en finance, soit dilapidée et nourri des caisses secrètes pour gonfler des fortunes personnelles et des entreprises réelles ou fictives et dont le montant global durant les 29 ans d’occupation syrienne s’élève, selon une étude précise récente établie par des économistes rigoureux et publiée sur Internet, justement à 35 milliards de dollars américains ? (...)
Aujourd’hui, on a voulu encore réduire l’insolite de l’assassinat du président Hariri à la banalité de la liquidation habituelle, par l’effet du mensonge et de la couardise. Mais voilà que le peuple refuse cette réduction simpliste. Il a voulu, il veut donner toute sa dimension et toute son ampleur insolites à cet événement exceptionnel qui redonne à la nation son vrai visage, sa force originaire et sa capacité de résistance. C’est le pouvoir qui se retrouve relégué à jamais dans la médiocrité du banal et qui doit disparaître, englouti dans les boues mouvantes et puantes de la veulerie, de la corruption et de l’opprobre
Mounir CHAMOUN
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