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Pour le Liban

OPINION
17/02/2005
Par Carole H. DAGHER Écrivain « Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre, Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons » (Baudelaire, Le Voyage) « Bigger than life », comme on dit en anglais. Tel était Rafic Hariri. Avec sa vitalité, son dynamisme, son ambition et sa crâneuse assurance qui lui faisaient relever les défis les plus fous et oser les rêves les plus insensés, ce self made man parti de rien, qui avait réussi à se hisser au rang des grands de ce monde, a incarné ce que le peuple libanais a de meilleur et de plus merveilleusement insolent face aux vicissitudes souvent cruelles de l’histoire. Il avait les épaules larges ; cet outsider du landernau politique traditionnel fit très vite, en même temps que son apprentissage de chef de gouvernement, celui de la critique que ses projets suscitaient au Parlement et au sein de l’opinion publique, et dont il était parfois difficile de faire la part d’objectivité. Un Gulliver comme lui, en effet, ne pouvait qu’inspirer des sentiments extrêmes, de l’allégeance la plus totale à l’inimitié la plus farouche. On retrouvait pourtant, chez ses partisans comme ses adversaires, ce mélange de fascination et de respect pour un homme à l’envergure et au charisme hors du commun. Il a propulsé avec lui vers les sommets du pouvoir de nouveaux-venus sur la scène politique. Collègues de travail, conseillers et ministres, choisis la plupart du temps parmi ses vieux compagnons de route, ils évoluaient dans une ambiance où le sentiment dominant était celui d’un monde sûr, où les rêves sont accessibles, où l’avenir est plein de promesses réalisables. Ces hommes pleurent aujourd’hui comme des enfants orphelins d’un père autant que d’un ami, cette belle assurance qui était la sienne et qu’il leur avait insufflée et dont les Libanais, bon gré mal gré, ressentaient la contagion, au-delà des questions suspendues sur l’avenir de la dette, la priorité de tel ou tel projet, la vocation économique du pays, etc. De Rafic Hariri, tout a été dit et pourtant tout reste encore à dire et à écrire. Une chose est certaine : il y a, il y aura, dans l’histoire moderne du Liban, un « avant » et un « après-Hariri ». Ce bâtisseur, que ses amis comparaient à Haussman, a marqué notre petit pays du sceau de ses rêves et de ses réalisations immenses. Mais après lui, rien ne sera plus pareil. Ceux qui ont abattu ce géant, qui bravait le destin noir auquel ils désirent vouer le Liban, savaient ce qu’ils faisaient. Qu’il fût au pouvoir ou hors du pouvoir, il avait fini par incarner l’État libanais lui-même : artisan de Taëf, il avait été le levain qui fit lever la pâte et initier la reconstruction, voire la renaissance, de l’État, effacer dans les médias du monde entier l’image d’un pays terni par quinze ans de guerre, restaurer sa crédibilité internationale dont il était en quelque sorte le garant, et restituer au Liban sa capacité à redevenir un modèle pour les autres, ce « pays-message » auquel le pape Jean-Paul II lui-même croyait. Elle est peut-être galvaudée, l’image du phénix libanais, et pourtant, elle ne saurait mieux s’appliquer qu’en ces circonstances. Rafic Hariri est tombé quand notre phénix fétiche, ressuscité des cendres de Beyrouth, s’apprêtait à prendre son envol vers d’autres horizons, de souveraineté, d’unité nationale et de démocratie. Il laisse derrière lui un peuple uni, qui l’a porté sur ses épaules vers son lieu de repos en criant sa douleur et sa révolte devant l’injustice et le cynisme du sort fait à ce pays et à ceux de ses leaders qui revêtent une stature nationale, et dans le cas de Hariri, internationale. Puisse son sang versé et celui de ses compagnons clore la liste longue, trop longue, des martyrs du Liban, immolés sur l’autel de l’indépendance. Qu’enfin ce pays ait rendez-vous avec sa véritable vocation : la vie et non la mort, dans la dignité et le droit, un peuple debout qui résiste à ceux qui veulent le mettre à genoux et qui forge son avenir de ses propres mains... Puisse le sacrifice de Rafic Hariri contribuer à réparer le déni de justice qui frappe le Liban depuis des décennies et faire refleurir sur cette terre, qu’il a ardemment aimée, l’espérance et la liberté, la liberté, la liberté...

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