Ce n’est pas un métier, encore moins une vocation, mais plutôt un choix de vie et surtout le choix d’un homme, l’homme de leur vie, avec qui, pour le meilleur et parfois le moins facile, elles ont été jusqu’au bout du monde. Auprès de ces hommes, diplomates de carrière, se tiennent, discrètes mais présentes, des femmes que l’on découvre à toutes les occasions officielles et celles, un peu moins formelles, comme cette rencontre autour de quelques mots. Aujourd’hui, Olga Boukine, épouse de l’ambassadeur de la Fédération de Russie.
Elle vient du froid, mais sa franchise et surtout son sourire très chaleureux ont vite fait de briser la glace. Car rencontrer l’épouse d’un important diplomate russe, dans ce bâtiment sobre et silencieux, qui, nous confie-t-on, était une ancienne école il y a plus de cent ans, protégée du monde extérieur par des arbres également très vieux, semblait a priori un exercice intimidant! Mais dès qu’elle apparaît dans ce grand salon formel, l’impressionnant bruit de ses pas est oublié. Effacée aussi toute appréhension, Olga Boukine a vite fait de nous mettre à l’aise. Pas de vodka ni de caviar, il est 11 heures du matin, mais un gâteau que notre hôte a préparé selon sa recette préférée, « simple et rapide », comme elle.
«Les traditions nous lient à nos racines. Plus le temps passe et plus cela devient important pour moi. » Olga Boukine appartient à une histoire glorieuse et chargée, où grandeur et misère se sont succédé; où la liberté a toujours été un moteur, un rêve, une soif absolue. « Je ne suis pas encore rassasiée », confie-t-elle, en parlant de cette ouverture à la vie et au monde, une nouvelle naissance qu’elle découvre et savoure encore. «Je me sens comme libérée d’une prison, je le sens tous les jours. C’est très émotionnel. Le monde s’est ouvert à nous, nous sommes devenus des membres à temps plein », poursuit-elle, dans un anglais à l’accent russe. Étrange mélange. « La liberté ne s’offre pas. Le peuple russe l’a enfin obtenue après de grands sacrifices. » Pourtant, de ces jours difficiles où Olga et son époux Sergueï étaient déjà au service de l’URSS, elle conserve une pudeur qui ressemble à du respect. « Étant une citoyenne soviétique, je me devais d’être loyale à l’État, et je l’étais, même s’il y avait de nombreuses idéologies qui étaient contre mes principes. Sinon, il aurait fallu choisir un autre métier. » C’est ainsi qu’elle est, qu’elle vit, Olga Boukine, et qu’elle se définit, « sincère et ouverte », avec la maturité d’une femme qui a toujours su ce qu’elle voulait. « La Russie, souligne-t-elle, est un mot féminin, même en russe ! »
Des guerres et des paix
Pourtant, c’est ce métier qui a choisi Sergueï, bien plus intéressé, alors, par le commerce extérieur. « Nous nous sommes connus à l’université, nous étions tous les deux étudiants en économie. S’il a été choisi par le ministère des Affaires étrangères, c’est, je le dis en toute modestie, parce qu’ ils recherchaient des élèves brillants. » Nous sommes en 1973, « je me préparais aussi à avoir ma propre carrière, je m’étais spécialisée en espagnol et en anglais », mais le couple est envoyé en Égypte où Sergueï est attaché à l’ambassade. « Je ne regrette pas d’avoir mis ma carrière entre parenthèses, bien que j’aie travaillé à l’ambassade, en Égypte – j’étais chargée des rencontres, des programmes culturels et autres, ainsi que de la presse. Je n’ai pas eu une seconde de doute. C’est l’homme de ma vie… Ce ne sont pas de simple. mots. » L’Égypte, cette année-là, c’était aussi la guerre, des souvenirs encore très précis, « je me rappelle Le Caire la nuit, plongé dans le noir, les vitres recouvertes de bandes adhésives pour se protéger de l’extérieur », et un courage inébranlable. « Nous avons toujours aimé les défis. Les endroits où les choses sont faciles ne nous intéressent pas. » Après l’Égypte, et un passage par Moscou où Olga Boukine est à la tête du département technique de documentation d’une importante société chimique, c’est l’Irak, en 1988, qu’ils choisissent et qui sera leur prochain défi. « Le soir, on s’endormait sans savoir si on allait se réveiller le lendemain. Mais je n’avais pas peur. J’ai été heureuse de connaître ce pays, berceau de la civilisation, de partager la difficulté de vie de la population, au quotidien. J’ai surtout pu me rendre compte de mes capacités. » En 1991, le couple est muté en Libye, qu’ils retrouveront 5 ans plus tard. « La vie doit continuer… Ce n’est pas un show ! Il faut savoir ce que l’on peut changer et sinon s’adapter », tient-elle à préciser. Le Liban, en 2004, fut également une destination de rêve. “Nous avons des différences, certes, dont une majeure, la Russie a connu une grande révolution dans son passé, mais nos pays vivent, tous les deux, l’expérience du multiculturalisme et du confessionnalisme. » Sa liberté retrouvée, Olga peut enfin profiter des « obligations » qui sont en fait un plaisir, rencontrer des gens, discuter et échanger les épreuves. « Je deviens alors un peu comme un journaliste qui fait son enquête. On commence à parler des enfants et de cuisine puis on finit par aborder les sujets importants. Je pourrais écrire un livre sur ces réceptions. »
« Il y a une phrase célèbre chez nous : “L’humanité dit adieu à son passé en riant”.» Cette dernière phrase, on l’attrape avant de repartir en lançant à notre tour un sincère « Spasibo! »
Carla HENOUD
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