Le Mont-Liban du XVIe et du XVIIIe siècles était géré par des familles de propriétaires terriens appelés « féodaux ». Cette ère est-elle révolue dans le cadre du Liban d’aujourd’hui ? Les féodaux ont-ils vraiment disparu ou prennent-ils ce même statut sous des formes plus modernes ? Le peuple libanais est-il vraiment sorti de cette mentalité féodale, ou est-il encore engouffré dans un système archaïque en contradiction avec le principe démocratique ? Nous essayerons de répondre à ces différentes questions en exposant, dans une première partie, la réalité effective de la scène politique au Liban et, dans une seconde partie, l’approche sociopolitique du peuple libanais.
Au cours de la première moitié du XXe siècle, le Liban a réussi à prendre son indépendance des autorités mandataires françaises et s’est établi en tant que République fondée sur le principe de la liberté et de la démocratie, puisant sa force politique de son peuple à travers des élections parlementaires libres. Son système politique est fondé sur trois pouvoirs, exécutif, législatif et judiciaire, séparés et autonomes.
Cela dit, la réalité effective de la vie politique n’est pas aussi démocratique. Avec le Liban moderne, il y a passage à un autre système de castes au pouvoir dont le changement est d’une lenteur inouïe. Des familles comme les Khazen au Kesrouan restent toujours aussi présentes qu’à l’époque de la moutasarrifiya de pères en fils, les Joumblatt suivent le même chemin au Chouf surtout au plan de la communauté druze et à leurs côtés les Arslane qui nous rappellent la période des émirs avec les divisions Yazbaki-Joumblatti. À cet ancien groupe de féodaux succède une autre vague, surtout dans les années cinquante, celle des familles Eddé, Gemayel, Chamoun, Salam et d’autres à la tête de partis et de courants politiques. Ces familles omniprésentes dans la vie politique se verront rarement destituées de leurs postes politiques, sans pour autant oublier la base populaire qu’elles possèdent.
La période de la guerre et de l’après-guerre de 1975 à 1990 permettera à d’autres familles de se fixer au centre de l’État comme par exemple la famille Frangié au Nord, la famille Murr au Metn, avec toujours les familles traditionnelles de la période ottomane ainsi que les familles émanant de la fondation du Liban moderne. Cette réalité qui s’éloigne assez du concept démocratique n’est aucunement la faute des familles en question. Son établissement est dû aussi à la structure sociopolitique du peuple qui les élit et qui a une vision politique qui reste considérablement « féodale ». Cette prodution de familles héritières de bases politiques de pères en fils ne s’arrêtera jamais si le peuple n’incarne pas en lui une culture démocratique solide.
C’est dans cette optique que la « féodalité », ou l’héritage politique qui fait de notre démocratie une démocratie biaisée (sans oublier l’ingérance externe dans nos affaires internes qui altère le processus démocratique), peut être due à l’archaïsme de la pensée politique au plan populaire. Le système social reste un système où le garçon doit suivre son père dans sa vie professionnelle sans avoir toujours l’embarras du choix. De plus, au plan politique, l’élection de représentants se fait fréquemment suivant l’appartenance familiale sans trop se soucier de l’importance de la compétence du candidat ni de la primauté du changement de l’horizon politique. C’est pour cette raison que nous demeurons emprisonnés dans un cercle politique peu changeant, menant à chaque fois aux mêmes maladresses, en oubliant que la République reste le domaine et la propriété de tout le monde et non d’un groupe restreint de politiciens puisque « République » signifie Res Publica qui veut dire « chose publique ».
Ainsi, la vie politique au Liban, qui est normalement à vocation démocratique, a besoin d’une refonte et d’une restructuration au niveau de la base populaire, d’une formation démocratique à travers les institutions scolaires et universitaires ainsi qu’au niveau des hommes politiques qui doivent comprendre que l’appropriation « légale » ou « illégale » de la direction de l’État ou d’un parti pour une période exagérement durable, sans diversification, est une chose nocive pour le pays et pour eux-mêmes.
Le chemin reste très difficile et très long pour arriver à une maturité politique en vue de l’établissement d’une relative démocratie ouvrant la voie du leadership à tout citoyen ayant les compétences et les capacités lui octroyant le mérite de remplir une fonction dirigeante.
Nassib EL-KHOURY
Étudiant en relations
internationales à l’USJ
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