Par Michel Rocard*
La coïncidence dans le temps entre l’annonce par le Premier ministre d’Israël Ariel Sharon de son intention de retirer unilatéralement l’armée israélienne de Gaza, de la mort d’Arafat suivie de la décision palestinienne d’élire son successeur au suffrage universel et de la décision d’Israël d’encourager une telle procédure plutôt que de l’interdire à cause de la situation d’occupation – ce qui est unique au monde –, de l’élection incontestablement démocratique de Mahmoud Abbas, reconnue telle par tous les observateurs, et enfin du soutien donné par la président égyptien Moubarak au projet de retrait de Gaza, ce qui ouvre une perspective de négociations, tout cela fait une séquence impressionnante d’évènements positifs comme on n’en avait pas connu depuis longtemps dans la région.
De ce fait, l’optimisme a repris sa place chez beaucoup de commentateurs. Même Ariel Sharon se hasarde à des commentaires favorables, et la diplomatie américaine exprime visiblement un certain soulagement.
Et en effet cette séquence est forte. Je rentre personnellement de Palestine où j’ai dirigé pendant près de cinq semaines la mission d’observateurs de l’Union européenne, qui fut la plus grosse jamais mise en place par l’Union : 260 observateurs, dont 40 pendant cinq semaines et tous les autres pour le jour du vote et du décompte. Mon témoignage est formel : les circonstances étaient difficiles et le vote malaisé, mais il fut sans contrainte et sans trucage. Vu les conditions, la participation électorale de quelque 60 % est même étonnante. Incontestablement, M. Abbas fut démocratiquement élu, et tout aussi incontestablement, le peuple palestinien a fait le choix de la démocratie, ce qui exprime le choix d’une perspective de paix négociée.
Mais il reste des terroristes qui n’ont pas fait ce choix. Peu nombreux, mais très dangereux.
L’existence dans ces conditions d’une fenêtre d’opportunité est donc indiscutable. Mais il convient de garder à l’esprit les difficultés majeures qui peuvent encore entraver le bon usage de cette chance, et que la communauté internationale doit souligner auprès des parties.
La première tient à ce que si à l’évidence M. Sharon entend aller jusqu’au bout dans l’intention de retirer l’armée d’Israël de Gaza, il accompagne cette perspective d’un discours vague sur d’éventuelles négociations, mais n’a jamais fait la moindre allusion à l’idée d’inclure la rive ouest du Jourdain et Jérusalem dans de telles négociations. Or il s’agit là d’une condition absolue pour les palestiniens.
La seconde tient à ce que M. Sharon fait toujours semblant de croire qu’il est dans les moyens de l’Autorité palestinienne d’éradiquer complètement tout terrorisme venant de Palestine et visant Israël. Or la totalité des observateurs extérieurs savent bien que ce n’est pas le cas, même si M. Abbas peut sans doute arriver à le réduire encore. Pour que dans son ensemble le peuple palestinien cesse de glorifier, d’héberger et de cacher des terroristes, il faut qu’il retrouve un espoir de vivre. Cela passe par la reprise de l’activité économique et par la reconnaissance d’une perspective concrète d’issue politique négociée. Cela ne dépend que d’Israël et doit s’esquisser maintenant, sans attendre la disparition totale du terrorisme, mais au contraire pour y contribuer.
La troisième tient au fait que, de part et d’autre, la plupart des autorités religieuses, imams et rabbins, continuent de prêcher l’intangibilité des tabous respectifs des deux communautés, qui précisément bloquent tout effort de paix : Jérusalem et « le retour ». Les mettre devant leurs responsabilités est un devoir de la société civile internationale.
Rien de tout cela n’est infaisable. Les chances de la paix ont donc un peu grandi.
* Michel Rocard, ancien Premier ministre français et leader du Parti socialiste, est membre du Parlement européen.
©Project Syndicate
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