L’équivalent de 9,8 milliards de dollars effacés d’un trait de plume, cela ne représente pas un prix trop élevé à payer pour un retour en force sur la scène proche-orientale. D’autant plus que solvable, le débiteur l’est, certes, mais à long, très long terme, ce qui, au rythme actuel de l’érosion monétaire et en tenant compte des impondérables qui marquent la scène internationale, rend hautement problématique un éventuel remboursement. Et puis, il y a l’élégance du geste, son impact sur les autres pays de la région. Bachar el-Assad peut donc repartir de Moscou non pas les poches pleines – on n’en est pas jusque-là ... – mais à tout le moins allégé d’un boulet terrible que traînait une économie qui peine encore à décoller, plombée par une ardoise militaire héritée d’une époque où l’on évoquait la perspective d’une guerre sans cesse annoncée et toujours reportée.
Sur le point particulier des sommes colossales dues par la Syrie, le ministre russe des Finances, Alexei Koudrine, a fourni un minimum de précisions. « Au cours actuel du dollar, a-t-il affirmé, la dette globale contractée en différentes monnaies se monte à 14,5 milliards, dont nous avons déjà gommé 1,1 milliard. Représenté par des livraisons d’armes, le solde, soit 3,618 milliards, sera remboursé graduellement. » Aux yeux de Vladimir Poutine, l’accord conclu mardi « crée des occasions pour une coopération à long terme ». L’officieux as-Saoura avait pris les devants, estimant quarante-huit heures auparavant que la visite du chef de l’État syrien allait « permettre à Moscou de briser le monopole provocateur de Washington dans la région ». Au même moment, le porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Aleksander Yakovenko, rappelait que la Syrie représentait « le partenaire le plus important au Moyen-Orient ».
Un tel échange d’amabilités, suivi de gestes on ne peut plus concrets, ne pouvait que déboucher sur ce que les diplomates appellent « une parfaite concordance de vues ». C’est chose faite. Les deux parties ont exploité l’avantage ainsi réalisé pour appeler à une reprise des négociations « sans conditions préalables » entre Syriens, Libanais et Palestiniens d’une part, et Israéliens d’autre part. La déclaration commune signée par les deux parties reprend les termes contenus dans la « feuille de route » établie par le quartette (Onu, États-Unis, Union européenne, Russie), prévoyant la fin de l’occupation commencée en juin 1967 et la création dès cette année d’un État palestinien ainsi que le règlement du problème des réfugiés. Les signataires du texte font indirectement ce qu’on a voulu interpréter comme étant un geste en direction de Washington. Ils condamnent en effet « la terreur dans toutes ses formes et expressions » et affirment « l’urgente nécessité pour la communauté internationale de se mobiliser pour lutter de manière efficace contre ce dangereux défi lancé à l’humanité ».
Devant les étudiants de l’Institut d’État pour les relations extérieures où il venait de coiffer la toque de docteur honoris causa, le président syrien a insisté sur « le rôle énorme » de la Russie et sur le respect dont elle jouit dans le tiers-monde pour exprimer le souhait de la voir retrouver la position qu’elle occupait par le passé. Un premier pas vient d’être accompli ; on attend avec impatience la suite, quand Condoleezza Rice aura endossé l’habit de Colin Powell et que le maître de la Maison-Blanche aura décidé de traduire en actes les belles promesses contenues dans son discours d’investiture de la semaine dernière.
Dans l’immédiat, c’est le Kremlin qui marque des points, d’abord en réussissant un retour en fanfare sur la scène proche-orientale, ensuite en renouant de manière spectaculaire avec son ancien protégé. Qui plus est, il redéploie au-dessus de celui-ci – au moment où les Américains multiplient les menaces sans toutefois aller jusqu’à les concrétiser – une ombrelle protectrice moins effective, il faut le reconnaître, que faite pour impressionner l’opinion publique arabe. Le moment ne pouvait être mieux choisi : en Irak, l’Amérique s’embourbe chaque jour un peu plus et rien n’indique que la consultation électorale de dimanche prochain représentera un modèle de processus démocratique ; le soutien à l’État hébreu n’a pas varié, si Ariel Sharon, lui, commence à donner des signes d’assouplissement, maintenant que son ennemi juré, Yasser Arafat, a disparu ; enfin, il reste au combat contre le terrorisme à prouver son efficacité.
Dans la délicate partie d’échecs, avec des pions interchangeables, qui depuis des décennies se dispute dans cette partie du monde, les Russes viennent encore une fois de faire la preuve d’une suprématie que certains avaient songé leur contester. Un peu trop vite, un peu trop inconsidérément.
Christian MERVILLE
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