Dimanche soir, une sourde inquiétude me noue l’estomac. Je devais téléphoner à Wadih pour lui formuler mes vœux. Mais lesquels et quoi lui dire ? J’ai renoncé, curieusement incapable de le faire, moi qui avais pris la liberté de l’appeler souvent pour le soutenir dans son ultime combat.
Lundi matin, l’incompréhensible hésitation se fait plus mordante et avec elle, la culpabilité. Vers le coup de midi, la nouvelle me tombe comme un couperet, brutale et sans appel ; Wadih vient de démissionner. Il est parti comme il a vécu, dans le silence et l’humilité.
Une larme me fuit… Elle a le goût de l’irréparable… de l’irremplaçable…
« Estez Wadih », je l’ai connu il y a près de quatre ans alors que je défendais Toufic Hindi. Bien que de bords politiques différents, il manifeste sans réserve un très vif intérêt, extrêmement sensible à l’horreur qui a marqué les tristes événements du 7 août 2001. Il met les bouchées doubles et ne ménage aucun effort, aucun contact. Son ami Walid Joumblatt est à maintes fois sollicité. Tout au long du tortueux cheminement de cette affaire, je découvrais la chance qui m’avait été donnée de connaître de près un des rares hommes qui aient imprégné ma vie et marqué mon parcours. J’eus même l’insigne honneur d’accéder à son amitié. Wadih était de la trempe des sages qui perturbent et déroutent ce que vous avez cru bon asseoir comme règles de conduite.
De lui, au cours de rencontres devenues fréquentes, j’ai commencé à apprendre le sens profond de certains mots qui font sournoisement sourire certaines personnes. Le patriotisme, la transparence, la chose publique, le sens de l’engagement et du devoir, l’ouverture d’esprit, la disponibilité, l’abnégation, le détachement, l’opiniâtreté, l’endurance, et j’en passe. Sensible à la cause de la plaine de Damour, son Damour, devenue son idée fixe, son obsession, je me suis associé à son combat. Au cours d’une visite au nonce apostolique, Wadih, à bout de forces, est victime d’un malaise soudain. En le transportant dans sa voiture, il me murmure entre deux râles : « Rentre continuer ton entretien, c’est plus important…Ne t’occupe pas de moi. » Plus tard, quelque peu rétabli, il me confie : « Damour ne doit pas être livrée aux baleines de l’argent… Je ne sais pas si Dieu me gratifiera de la voir un jour rétablie dans sa destinée naturelle de point de jonction, de symbole de la coexistence, de rassembleur. »
Hier, par un temps triste, aussi triste que les temps que nous vivons, à côté du fidèle Walid Joumblatt, remarquable de dignité, qu’il chérissait comme son propre fils, nous avons rendu Wadih à sa terre natale. Dans son ultime demeure, les yeux tournés vers les horizons infinis de la mer, il contemplera à jamais son village et veillera sur lui. Dans l’écrasante douleur des adieux, chacun des présents m’a semblé lui prêter le serment de continuer le combat.
Homme de bravoure, Wadih Akl aura lutté jusqu'au bout, jusqu’à l’épuisement. Aujourd’hui il n’est plus. Il est rentré dans l’Éternité. Mais lui, par les grandes portes de l’histoire.
Joseph E. Nehmé
Avocat à la Cour
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Dimanche soir, une sourde inquiétude me noue l’estomac. Je devais téléphoner à Wadih pour lui formuler mes vœux. Mais lesquels et quoi lui dire ? J’ai renoncé, curieusement incapable de le faire, moi qui avais pris la liberté de l’appeler souvent pour le soutenir dans son ultime combat.
Lundi matin, l’incompréhensible hésitation se fait plus mordante et avec elle, la culpabilité. Vers le coup de midi, la nouvelle me tombe comme un couperet, brutale et sans appel ; Wadih vient de démissionner. Il est parti comme il a vécu, dans le silence et l’humilité.
Une larme me fuit… Elle a le goût de l’irréparable… de l’irremplaçable…
« Estez Wadih », je l’ai connu il y a près de quatre ans alors que je défendais Toufic Hindi. Bien que de bords politiques différents, il manifeste sans réserve un très...