« Combien le monde aurait été meilleur si Mozart avait eu une transplantation de rein au lieu de mourir à l’âge de 34 ans d’insuffisance rénale.»
(T. Starzl)
Il y a exactement cinquante ans, le 23 décembre 1954, un grand événement médical eut lieu à Boston. Une équipe chirurgicale conduite par J. Murray réalisa une greffe de rein totalement et définitivement réussie entre deux frères jumeaux. Cette performance fut un des grands moments de la médecine au XXe siècle. Ses circonstances et ses conséquences méritent d’être rapportées.
Un jeune, malade chronique des reins, commençait à s’installer dans la phase d’insuffisance rénale terminale, conduisant inéluctablement à la mort rapide. L’hémodialyse (rein artificiel) n’était pas entrée dans la pratique courante. Le patient avait un frère jumeau vrai qui était, lui, en bonne forme. Les médecins envisagèrent de lui prélever un de ses reins et de le greffer à son frère malade. Mais divers obstacles étaient à écarter, juridique, religieux et médical.
Le premier provenait du fait que le projet de greffe était quelque peu expérimental et que les tentatives antérieures n’avaient abouti qu’à des échecs et des frustrations. Le consentement éclairé préalable des frères et de leurs parents était requis et fut obtenu. Les médecins ne se contentèrent pas de ce consentement et firent appel à un tribunal ad hoc pour autoriser la greffe. Les juges donnèrent le feu vert en arguant des conséquences psychologiques néfastes (complexe de culpabilité) menaçant le donneur s’il savait qu’il pouvait sauver son frère et qu’il ne l’avait pas fait. Des interférences religieuses compliquaient la situation en accusant les médecins impliqués de «jouer Dieu». L’obstacle technique a été minutieusement écarté en vérifiant que les deux frères avaient les mêmes empreintes digitales et qu’une greffe de peau entre les deux a totalement pris, et les autres paramètres biologiques étaient également similaires. C’était donc des jumeaux vrais, c’est-à-dire que l’un était une copie intégrale de l’autre.
L’opération eut lieu sans problème. Elle fut couronnée de succès d’un bout à l’autre. La même équipe opéra deux ans plus tard, en 1956, deux autres jumelles avec le même succès. Les deux sœurs se marièrent par la suite et eurent une famille nombreuse.
Cette histoire fut le début d’une longue « aventure » qui mena du « ground zéro » au boom actuel. Aux États-Unis, depuis 1982, 416 457 (presque un demi-million) de personnes ont eu une nouvelle vie, grâce à de nouveaux reins, cœurs, foies, poumons, pancréas ou intestins (United Network for Organ Sharing, Richmond Virginia).
Les progrès immenses dans la découverte de médicaments immunosuppresseurs permirent d’étendre les greffes à des personnes non apparentées. Mais le grand problème reste la pénurie d’organes. Aux États-Unis, le nombre des donneurs d’organes était en 2004 de 10 603, mais le nombre de patients en attente est de 87 292. Le recours à des donneurs âgés est de plus en plus accepté. Le dernier cas rapporté est une greffe du foie d’une femme de 92 ans à une femme de 62 ans qui a bien fonctionné pendant quatre ans (New York Times, 21 décembre 2004). On entrevoit à l’horizon lointain la possibilité des xenogreffes (c’est-à-dire à partir d’organes d’animaux) ou la « fabrication » d’organes par clonage thérapeutique à partir de cellules souches.
La tolérance des organes greffés sans immunosuppresseurs, entrevue dans les années 50 par Pr Medawar, prix Nobel de médecine, d’origine libanaise, a été observée à maintes reprises mais elle ne peut être, par les moyens actuels, prévue à l’avance pour qu’on puisse la proposer impunément. La lancée partie de Boston le 23 décembre 1954 continue son envol cinquante ans après. Le grand débat actuellement dans le monde de la transplantation, c’est, après la greffe des mains, la greffe de la face, prélevée sur un cadavre et collée sur une face défigurée par un traumatisme, une brûlure, un cancer ou un défect congénital. Une institution américaine (Cleveland Clinic) a reçu le mois passé l’autorisation de commencer à pratiquer cette opération. La question continue encore à être débattue en Angleterre, en France, en Hollande et ailleurs par des comités de bioéthique et par des équipes hautement spécialisées de chirurgie plastique.
Le Pr Antoine GHOSSAIN
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats