Ce n’est pas un métier, encore moins une vocation, mais plutôt un choix de vie et surtout le choix d’un homme, l’homme de leur vie, avec qui, pour le meilleur, et parfois le moins facile, elles ont été jusqu’au bout du monde. Auprès de ces hommes, diplomates de carrière, se tiennent, discrètes mais présentes, des femmes que l’on découvre à toutes les occasions officielles et celles, un peu moins formelles, comme cette rencontre autour de quelques mots. Aujourd’hui, Djadja Carriedo, épouse de l’ambassadeur d’Espagne.
La résidence est grandiose, discrète, presque secrète, cachée derrière des palmiers. Bruit de pas, le gravier au sol vous accueille et vous tient compagnie jusqu’à la porte en bois, bois d’Orient ou d’Espagne, les cultures et l’histoire sont si étroitement liées. Petit moment d’arrêt, émotion retenue, cette demeure a connu le meilleur et puis le pire durant la guerre, avec la mort tragique, en avril 1989, de Don Pedro Manuel De Aristegui, alors ambassadeur d’Espagne, du poète Toufic Aouad et de sa fille Samia Toutounji. Mais le gravier s’impatiente et le joyeux ciel bleu balaie d’un coup de vent les tristes souvenirs. Saint-Jacques de Compostelle, magnifique sculpture en bois chargée de symboles, garde fidèlement la demeure. Trois petites marches et l’on pénètre l’antre privé de Miguel Angel Carriedo Mompin et son épouse Djadja. L’intérieur est somptueux, chaleureux et en fête. Drôle de sapin personnalisé, pas de crèche mais des poissons en guise de personnages. «Pourquoi pas?», dit madame qui s’amuse et étonne déjà. Djadja, de son vrai prénom Lydia Carmen, «mais personne ne me connaît sous ce prénom», est en effet un personnage surprenant. Une drôle de dame croisée dans toutes les réunions mondaines, culturelles ou officielles, un sourire permanent au bord des lèvres. Difficile, en effet, de ne pas remarquer cette femme, qui réunit en elle un peu tous les coins du monde qu’elle a connus ou hérités, et qui symbolise à elle seule un parfait mélange de culture. «Je suis une Orientale européenne, c’est dans mes gènes» affirme-t-elle, et ça se voit. « Mon père m’a toujours dit qu’on m’avait trouvé dans les montagnes ! »
Un personnage particulier
Des yeux bridés, un souvenir de Thaïlande où elle est née ; un brin d’Espagne dans la voix, « ma famille est d’origine espano-chinoise et philippine, » confie-t-elle. L’Espagne où elle s’est liée, plus tard, en épousant son ambassadeur ; un superbe accent anglais, ce zeste d’Angleterre où elle a longtemps vécu, et fait des études de philosophie, de littérature anglaise, de publicité et de journalisme. Une ville qu’elle aimerait retrouver un jour car «c’est, à mes yeux, la ville la plus cosmopolite au monde, où on peut se perdre et se trouver, et qui réunit toutes les cultures du monde». Et un look qui résume toutes ces appartenances, souvent inspiré d’un grand couturier japonais, qu’elle porte avec beaucoup de goût et une grande liberté. Aujourd’hui, elle a des lunettes rouges, «j’adore les lunettes». et, à ses pieds, des tongs blanches dans lesquelles, à sa grande surprise, elle évolue sans difficulté ; le soir, elle les remplacera par des chaussures argentées style Louis XVI. « L’architecture et surtout l’art m’ont toujours beaucoup intéressée. J’étais trop jeune quand j’ai fait mes choix d’études universitaires… À présent, je suis assidue aux festivals et autres foires internationales d’art; je ferais un voyage juste pour assister à un opéra. Dans le temps, j’allais souvent à Paris juste pour voir des films.»
Mais ces loisirs et cette apparente légèreté ne la distraient pas de sa tâche. «J’ai le sens du devoir, de ce qui est juste. Sortir du protocole peut être possible, comme le font le roi et la reine d’Espagne, mais toujours dans des limites. Je fais mon devoir sans me poser des questions. Il consiste surtout à représenter mon pays là où nous sommes en mission, et, après, représenter le pays où j’étais, et, si possible, trouver des liens entre les deux.» Après l’Argentine, la France, Washington et l’Afrique du Sud, des escales mais aussi des rencontres, Mandela, Bill Clinton, Bush, et des moments importants, l’élection de Mitterrand, la guerre du Golfe, les divisions américaines, «restent des bilans, et nous faisons partie de ces bilans car nous avons été des témoins». Au Liban depuis plus de trois ans, elle continue d’y être très bien. «On se sent chez nous.» «Un jour, raconte-t-elle, un journaliste avait posé à mon mari la question “Qu’est-ce qu’un diplomate?”, il avait répondu : “C’est l’homme presque. Presque homme du monde, presque homme politique et presque intellectuel.”» Et son épouse? nous sommes-nous pressés de demander. «Presque tout le reste ! Cuisinière, organisatrice, jardinière, répond l’épouse en riant. Et, bien sûr, ce qu’elle est.» Djadja Carriedo est surtout une femme «facile à plaire», qui s’adapte facilement. Un caractère heureux mais un caractère qui fixe ses priorités. Alors, pour cette femme de tous les mondes, où se trouve son chez soi? «Chez moi, c’est là où je suis» répond-elle, sans hésiter, en nous offrant, à l’occasion des fêtes, un gâteau traditionnel au nougat appelé «Turrón», avec l’espoir de se revoir dans la nouvelle année.
Alors, sans protocole, mais avec tout le respect qu’on lui doit, on se permet de lui lancer un «à bientôt Djadja,» et de penser, sans trop oser le dire, «ce prénom vous va si bien !»
Carla HENOUD
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