Dans le prêt-à-porter italien, on reconnaît toujours une touche particulière. Une certaine élégance parfois un peu trop guindée, un tantinet baise-beige à la milanaise, une recherche qui tombe parfois dans l’excès, quelque chose de méditerranéen qui se réprime comme par remords. Dans le Nord, ce raffinement remonte au Moyen Âge avec des pics à la Renaissance où la Route de la soie avait un carrefour à Venise. Dans le Sud, traditionnellement pauvre et voué à l’agriculture, le vêtement n’était pas une obsession. Mais jusqu’au XXe siècle, une fois les récoltes faites, les artisans se retiraient chez eux et confectionnaient avec soin vêtements et chaussures selon un schéma basique et solide, faits pour durer et pour échapper aux modes, et qu’ils allaient vendre dans les foires. Petit à petit, une véritable industrie de la confection s’est installée dans la région des Pouilles, talon de l’Italie, mais loin d’être son talon d’Achille malgré la Grèce toute proche. À l’initiative de Maurizio Ragnini, directeur de l’Institut italien pour le commerce extérieur (ICE), une délégation de commerçants libanais s’est rendue à la découverte de ces usines. Ajoutée à la chaleur de l’accueil, à la disponibilité des directeurs locaux et notamment de Marino Melleleo, l’impression dominante est une certaine admiration pour le soin apporté au fini et aux tissus. Un euro fort n’encourageant pas à l’exportation en dehors de l’Europe n’est pas perçu comme un réel handicap tant que l’absence de délocalisation justifie la qualité. Ici, des entreprises familiales et motivées s’attachent à fournir du zéro défaut, un luxe qui se paye cher dans le Nord mais qui, dans cette région, est tout simplement la règle pour les employés.
Nardelli
Basées plus au Nord, dans la région de Martina Franca qui connaît un essor dans l’industrie textile depuis le XIXe siècle, les usines ITN ont pour fleuron la marque Nardelli, une signature prestigieuse bien que discrète du prêt-à-porter masculin. Depuis qu’il a fondé son entreprise en 1950, Angelo Nardelli veille à sa bonne marche, secondé par ses fils et neveux. Du costume «casual» à l’uniforme habillé, jusqu’aux pulls cravates et chemises, chaque détail est revu à la loupe, chaque collection préparée avec un soin obsessionnel. Détail séduisant: les revers des cols sont refaits façon main, avec des coutures apparentes. Et si on n’y lésine pas sur les tissus précieux, Nardelli garde des prix raisonnables pour sa catégorie grâce à un potentiel humain hautement qualifié et engagé. Pour Domenico Nardelli, l’un des directeurs de la marque, son industrie tourne sur quatre carburants: force, ténacité, intelligence et détermination.
Mafrat
Discrètement représentée au Liban depuis quelques années, Mafrat se spécialise dans le vêtement pour enfant avec des prix plutôt élevés justifiés par le travail manuel qui s’impose dans toutes les collections. Consciente qu’une valeur ajoutée est nécessaire en raison de l’euro de plus en plus décourageant, la marque a décidé dernièrement de se consacrer aux collections enfant des grands créateurs. C’est ainsi que nous avons pu voir à l’œuvre Tatiana Casulli, styliste chargée de la ligne enfant de Gianfranco Ferré. «L’architetto», comme elle l’appelle, comme tout le monde l’appelle ici avec ce goût des surnoms typiquement italien, envoie ses collections femme et laisse la styliste s’inspirer des lignes et des couleurs, à charge pour lui de contrôler le résultat. Cela donne, pour l’hiver 2006, une gamme de pied de poule, de bleu de Chine de gabardines et de fourrures à faire fondre les plus blasés. La collection sera présentée en janvier prochain dans les salons du Palazzo Pitti à Florence.
Plus loin, c’est la créatrice de Laura Biagiotti qui travaille sa ligne consacrée aux fillettes. Là, on n’économise ni les paillettes ni les pastels. Marina Minoia a l’entière liberté d’inspiration. Seules les couleurs sont imposées pour rappeler les collections femme, dans un esprit à la fois romantique et sportif.
Mafrat fabrique également une marque destinée aux bébés. Bebe Bo est un délire de raffinements à l’ancienne où les dentelles des petites filles font la paire avec des tweeds souples destinés aux tout petits garçons.
Giovanna Sbiroli
Giovanna Sbiroli, à près de 70 ans, règne sur la plus grande entreprise de robes de mariée de la région. Elle nous confie s’être lancée à l’international à partir du Liban. Avant la guerre, avec des partenaires comme Samir Raffoul, Mme Yvonne, Nakhlé, Fayad, Samrani, Beyrouth lui a donné ses plus grands élans. Aujourd’hui, Giovanna Sbiroli compte plus de 70 points de ventes entre l’Italie et l’étranger avec de bonnes positions au Japon et dans le Moyen-Orient. Élie Saab, entre autres ténors de la haute couture, lui confie une partie de son travail ; mais elle a ses propres stylistes et fabrique en interne des lignes commerciales tout à fait séduisantes. Nous avons retenu une robe inspirée de l’olivier dont la jupe est un bouillonnement de tulle champagne évoquant les champs de blé, signe de prospérité incontournable dans cette région de l’Italie.
Filanto
Filanto est une usine de fabrication de chaussures implantée dans la ville de Gallipoli. Le fleuron de sa gamme est une ligne de chaussures de sport dessinée pour Michael Schumacher et portant sa signature. Avec trois lignes de produits allant du haut de gamme à la chaussure classique de qualité moyenne en passant par la chaussure de sport, Filanto a été créée en 1948 par Antonio Filograna. Celui-ci, apprenti cordonnier, a décidé de se rendre à Milan pour y perfectionner son métier. C’est là qu’il a l’idée de fabriquer en série une chaussure simple qui fera sa fortune : le mocassin. De retour dans son Gallipoli natal, il transforme les paysans locaux en ouvriers de la cordonnerie industrielle, créant ainsi une nouvelle classe de travailleurs. Actuellement le plus grand producteur de chaussures en Europe, Filanto s’est délocalisé en Albanie et gère deux usines qui mettent à contribution près de 1200 ouvriers.
CRÉATION
Madame rêve... en vintage
C’est l’histoire de deux jeunes femmes, deux personnalités chaleureuses et enthousiastes qui partagent une même aversion pour les codes vestimentaires imposés. La mode leur est un diktat insupportable, et leur garde-robe un terrain de jeux où toutes les combinaisons doivent être possibles. Hala Mouzannar et Lina Chammaa se sont connues à la maternelle de leurs enfants. Et puis les enfants ont grandi, et l’idée de renouer avec une vie créative et récréative ne les a plus lâchées, jusqu’au jour où elles ont décidé de mettre en commun leur talent pour inventer des vêtements qui leur ressemblent. Parfaitement mettables en toute circonstance, leurs robes auront cette touche, importée de tenues anciennes, qui leur donne un supplément d’âme, et ce vécu, cette identité propre qui manque cruellement au prêt-à-porter, aussi beau soit-il.
Alors, le rêve se met en marche. D’abord, soulignent-elles avec humour, l’atelier s’installe dans la voiture pour transporter le materiel tantôt chez l’une, tantôt chez l’autre. Au gré de leurs voyages, tous les détecteurs en alerte, elles dénichent des pieces de dentelle fine, des tissus rebrodés, des imprimés introuvables dans le commerce. On laisse paraître l’usure et la patine quand elles sont belles. Les tissus collectés sont parfois historiques. Dans leur collection, les années 70 côtoient des dentelles de 1880. La créativité foisonne, chaque texture, chaque couleur, chaque style en appelant un autre. Enthousiasmées par leur projet, les copines donnent un coup de main, et c’est à qui fera le mannequin, le photographe, le graphiste ou l’archiviste.
La production est telle qu’il leur faut désormais songer à donner une identité à leur collection. C’est l’idée de rêve qui s’impose. Un rêve de petites filles qui joueraient à être des dames. «Madame rêve». Quelle plus belle étiquette à broder dans le secret des encolures? «Madame rêve», ce sera le «prêt-à-rêver» de la saison et des saisons à venir. «Une collection pour celles qui s’habillent par plaisir, pour changer d’humeur, pour changer la journée ou l’événement du jour» insistent les deux créatrices.
Jeudi prochain 9 décembre, «Madame rêve» promet à ses adeptes un événement grandiose dans le cadre du B018. Pour la circonstance, la grande vague du «vintage», après avoir saisi toutes les stars du cinéma et du show-biz, déferlera dans la célèbre boîte de nuit. Avant de retrouver la marque en bonne place au quartier des Arts de Saifi Village, les amoureuses de belles robes pas-comme-tout-le monde auront ce jour-là un avant-goût du bonheur.
FIFI ABOUDIB
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