Il ne faut pas se dépêcher de crier au retour de l’antique rideau de fer, mais tout de même, cette élection présidentielle en Ukraine, entamée le 31 octobre et dont la deuxième phase s’est déroulée dimanche, n’aurait-elle pas pris les allures d’un référendum sur les grands choix que l’Occident d’un côté, la Russie de l’autre tentent d’imposer au pays, chacun à sa manière ? Et à y regarder de près, la nouvelle division de l’Europe ne se situerait-elle pas à l’est du Dniepr plutôt que sur une ligne allant de « Trieste sur l’Adriatique à Stettin sur la Baltique », pour reprendre la formule rendue célèbre par Winston Churchill ? Car, que l’on ne s’y trompe pas, c’est bien du nouveau visage de cet État – le plus vaste d’Europe, la Russie exceptée – qu’il s’agit, et non point d’une classique empoignade comme il y en a tant entre les deux Viktor.
En définitive, la consultation, comme toujours caisse de résonance par excellence, n’aura fait que rendre plus aiguës les divergences politiques entre Moscou, qui soutient le Premier ministre Ianoukovitch et les principales capitales du monde, Washington en tête, qui se sont prononcées pour son adversaire, Iouchtchenko. D’où les commentaires faits par les deux camps, quelques heures à peine après la clôture des bureaux de vote. « Un scrutin ouvert et honnête », s’est dépêché de proclamer Vladimir Poutine, alors que Richard Lugar, président de la commission des Affaires étrangères du Sénat américain, dénonçait « les fraudes et les abus » qui auraient été commis. Pour le Kremlin, c’est l’étendue de son influence dans ses anciennes républiques qui est en jeu. L’Occident, lui, voit dans l’affaire un choix à déterminer entre une intégration euro-atlantique et une réintégration dans l’Eurasie. Du coup se réveillent les vieux démons que l’on croyait évanouis depuis la fin du Pacte de Varsovie et de l’Union soviétique. Le conflit n’est plus idéologique, mais porte sur des intérêts bien définis, économiques et politiques principalement, avec en filigrane le sens qu’il convient de donner à une certaine idée de la démocratie.
Héritier des tsars d’autrefois, l’actuel président russe veut concrétiser son rêve d’un grand bloc qui inclurait, outre son pays, le Belarus, le Kazakhstan et cette Ukraine, le Kievan Rus du Xe siècle, noyau de ce qui est devenu l’État russe. À l’époque, l’immense royaume couvrait un territoire allant du Nord à la mer Noire, avant d’éclater sous l’effet des rivalités entre dirigeants des petites principautés. Les Ukrainiens devaient réintégrer le giron de leur ancien protecteur au XVIIe siècle, quand ils entreprirent de lutter pour leur indépendance face à l’axe polono-lituanien. Après un bref intermède de moins de cent ans, marqué par un partage du butin entre Polonais et Russes, ils devaient retrouver ceux-ci jusqu’à la création de la Communauté des États indépendants (CEI).
Aujourd’hui, il existe un partage de facto, linguistique, économique et même religieux. Politique aussi puisque, aux deux tours de la présidentielle, les millions de russophones de l’Est ont voté pour Ianoukovitch alors que l’Ouest – y compris la capitale Kiev – se prononçait pour Iouchtchenko. Un moment, certains ont pu caresser le rêve d’une révolution à la géorgienne, avec des roses à l’appui, comme celle qui avait chassé du pouvoir Edouard Chevardnadze, une idée renforcée par des rumeurs sur l’arrivée en force de représentants du mouvement de Tbilissi. Depuis, les craintes sont réelles de voir éclater une guerre civile, prélude à un éclatement que tout le monde appréhende.
Dans quelque temps, le candidat prorusse pourrait fort bien commencer à lorgner en direction de l’Europe et même des États-Unis. Mais il ne pourra s’empêcher de demeurer solidement amarré à la Russie. De son côté, le favori de l’Occident entreprendra de renforcer ses liens avec le Vieux continent et même, ainsi qu’il l’a promis, d’œuvrer à obtenir son entrée, dans cinq ans ou plus, dans l’Union européenne. Il n’en restera pas moins que Moscou continuera d’être son principal partenaire dans les échanges commerciaux.
Dans l’immédiat, l’homme de la rue devra se contenter de deux bonnes nouvelles annoncées en fin de journée. La première représentée par une déclaration du président en exercice Leonid Koutchma, faisant savoir qu’il rejetait tout recours à la force pour régler la crise ; la seconde consistant en une offre du candidat de l’opposition, proposant un nouveau second tour « à condition que les membres de la commission de surveillance (de l’élection) soient changés ».
Une lueur d’espoir dans un horizon jusqu’alors uniformément sombre. On attend la mauvaise nouvelle...
Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Il ne faut pas se dépêcher de crier au retour de l’antique rideau de fer, mais tout de même, cette élection présidentielle en Ukraine, entamée le 31 octobre et dont la deuxième phase s’est déroulée dimanche, n’aurait-elle pas pris les allures d’un référendum sur les grands choix que l’Occident d’un côté, la Russie de l’autre tentent d’imposer au pays, chacun à sa manière ? Et à y regarder de près, la nouvelle division de l’Europe ne se situerait-elle pas à l’est du Dniepr plutôt que sur une ligne allant de « Trieste sur l’Adriatique à Stettin sur la Baltique », pour reprendre la formule rendue célèbre par Winston Churchill ? Car, que l’on ne s’y trompe pas, c’est bien du nouveau visage de cet État – le plus vaste d’Europe, la Russie exceptée – qu’il s’agit, et non point...