Pendant les six dernières décennies, beaucoup ont cru que le problème entre l’Occident et le monde arabo-musulman était dû au conflit israélo-palestinien qui, une fois réglé, remettrait les choses en ordre. Or, depuis plusieurs années maintenant, et plus visiblement depuis le 11 septembre 2001, ce nuage s’est estompé laissant place à une autre vérité : le problème va bien au-delà de ce conflit, vers un vrai choc de civilisations.
Dans un récent sondage sur le site Internet al-Jazeera, et à la question « Soutenez-vous les efforts des États-Unis pour la promotion de la démocratie dans le monde arabe », 80 % des 60 000 sondés arabes ont répondu « Non ». Si une première réaction à chaud justifie ce résultat au nom de la méfiance des Arabes à l’égard des États-Unis, une question plus profonde se pose à seconde vue : la démocratie n’est-elle pas elle-même rejetée en même temps que ceux qui souhaitent la promouvoir ? Lors de son dernier passage à Beyrouth en hiver 2003, Amr Moussa, secrétaire général de la Ligue arabe, a mis en doute, dans son discours à la conférence des intellectuels arabes, l’applicabilité des principes de la démocratie occidentale au monde arabe. D’autres voix arabes ont abondé dans ce sens avec des théories souvent assez acrobatiques pour justifier la « spécificité » arabe, à l’instar de celle du président Bachar el-Assad lors de son investiture par l’Assemblée du peuple syrien en juillet 2000 : « Nous ne devons pas appliquer la démocratie d’autrui à notre pays, car la démocratie est une expérience particulière de chaque peuple, de chaque culture et de chaque civilisation. »
Or c’est bien là que réside l’essence du problème aujourd’hui. Les Arabes ont-ils raison d’interpréter le besoin de démocratie au Moyen-Orient comme une menace occidentale ? Où se trouvent les frontières entre l’occidental et l’universel ? Les droits de l’homme sont-ils un concept occidental ou universel ? Sont-ils contraires aux croyances islamiques, ce qui expliquerait pourquoi tous les pays arabes, excepté le Liban, ont refusé de ratifier la Charte universelle des droits de l’homme ? Si oui, quelle serait l’alternative qui puisse garantir l’égalité des hommes indépendamment de leur croyance ?
Beaucoup d’interrogations légitimes se posent, auxquelles ne peuvent répondre que les Arabes eux-mêmes. Mais malheureusement, les voix modérées sont rares, et hormis les exilés musulmans qui vivent en Occident, peu de gens dans le monde arabe se portent volontaires pour clarifier ces ambiguïtés alors que le champ est libre devant les extrémistes islamistes, tels el-Qaëda et autres, pour prêcher vigoureusement leur intolérance et leur haine.
Un autre sondage sur le site Internet al-Jazeera, la semaine dernière, demandait : « Soutenez-vous Paul Bremer dans son idée d’écarter l’islam comme source principale de législation en Irak ? » Réponse : 84 % de non sur un échantillon de 55 000 sondés ; preuve supplémentaire que même l’opinion publique arabo-musulmane, et pas seulement les extrémistes, préfère aujourd’hui le fondamentalisme religieux à la coexistence pacifique avec les autres composantes religieuses des sociétés moyen-orientales.
La partie n’est pas facile et le chemin est encore long vers une vraie solution des problèmes de la région. Car s’il est vrai que le conflit israélo-arabe est le principal facteur du ressentiment arabe vis-à-vis de l’Occident, il ne suffit pas seul à justifier la misère des sociétés arabes. Une remise en cause interne et des réformes fondamentales sont nécessaires dans tous ces pays ; chose que certains gouvernements arabes ont eu le courage de commencer.
Mais s’il ne faut pas compter sur les autres dirigeants pour engager le processus de réformes nécessaires, il faut au moins que la masse arabe, à son niveau, ait la lucidité de penser correctement, à défaut de pouvoir agir. C’est-à-dire qu’il ne se trouve plus 53% de personnes qui répondent scandaleusement « Oui » quand on leur demande si « les attentats contre la police irakienne servent la cause de la résistance contre les Américains »*. Ni qu’on entende des voix qui nous rappellent celle jadis de Safar al-Hawali, doyen de la faculté islamique de La Mecque, affirmant : « Les baassistes d’Irak sont nos ennemis depuis quelques heures, tandis que Rome est notre ennemi jusqu’au jugement dernier »**…
Alain AOUN
* : Cf sondage du site al-Jazeera datant du 17/02/2004 sur un échantillon de 45 000 personnes.
** : Safar al-Hawali, « Infidels, Without and Within », New Perspectives Quarterly, 8, printemps 1991, 51.
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