Beyrouth ne se reconnaît plus. Ville refuge de la liberté dans un monde arabe globalement encore réticent aux valeurs démocratiques, elle a fait, avec la nahda culturelle du début du siècle, la fierté de l’Orient.
Paradoxalement, c’est aujourd’hui à Beyrouth même que l’espace des libertés régresse, alors que les autres capitales arabes prescrivent, ne serait-ce qu’à un semblant de libéralisme.
En ces temps d’incertitude, d’insécurité sociale et de déliquescence politique, la société civile n’a pas agi. Elle n’a pas non plus réagi. Pourtant elle le devrait, son droit de résistance à l’oppression est aussi un devoir.
Seuls les étudiants ont osé le faire en refusant de considérer l’arbitraire comme un fait accompli.
Après la marche traditionnelle de la fête de l’Indépendance, les étudiants de l’Université Saint-Joseph, rue Huvelin, ont participé à la manifestation de soutien à la grève des professeurs de l’Université libanaise, dénonçant l’atteinte à la libre communication des pensées et des opinions, à la liberté de conscience et au statut constitutionnel de la liberté d’enseignement, l’organisation de l’enseignement gratuit étant un devoir de la République.
Mais le plus important pour les étudiants a été de défendre le système universitaire en tant que tel, c’est-à-dire l’indépendance des professeurs, les garanties relatives au service public que représente l’Université libanaise et l’autonomie des facultés, établissements publics dotés d’une personnalité morale.
L’action sociale, non moins dénuée d’intuition politique, de solidarité avec les agriculteurs libanais, a elle aussi contribué à accuser la concurrence déloyale que subissent les produits agricoles libanais de la part de produits étrangers et les difficultés qu’ont les paysans libanais à écouler leurs marchandises.
Mais ce sont les derniers événements à la rue Huvelin et au centre-ville qui ont dégoûté l’opinion publique face à cette puissance étatique, qui n’exerce d’ailleurs sa puissance que sur les plus vulnérables et les plus nobles.
La secousse morale que vient de subir le Liban était si forte que le ministre de l’Intérieur s’est vu contraint de disculper publiquement les étudiants et de se soulever contre un tel déferlement de violence. Réaction salutaire qui inspire l’apaisement. Mais la fracture entre l’État et les citoyens, entre gouvernants et gouvernés, est confirmée. L’image du pays sort abîmée de cette épreuve et plus rien ne sera comme avant.
Pourtant, rien n’est plus vrai au Liban que ces images que l’on a diffusé sur les chaînes de télévision à travers le monde : un État de non-droit.
Les maux sont trop grands pour que le temps puisse les soulager. Désormais, ces journées de mars, comme le 7 août 2001 et la répression durant le sommet de la francophonie, témoigneront à jamais de la souffrance du mouvement étudiant de l’après-guerre.
De quel crime la jeunesse est-elle coupable ? Est-ce de vouloir aspirer à un avenir meilleur, dans un contexte social plus sain ? Manifester en signe de protestation contre les causes politiques de l’émigration, qui finalement, concernent aussi bien les enfants des loyalistes que ceux des opposants ?
Pourtant la loi sur la liberté d’association n’établit pas un régime préventif des libertés. Aucune autorisation préalable n’est donc exigée pour un rassemblement politique. Mais le gouvernement interprète le droit à sa guise et lit la loi à travers le prisme de ses intérêts. La décision du mohafez de Beyrouth est non seulement illégale, elle est tout autant anticonstitutionnelle.
Ainsi, il est interdit d’interdire une manifestation. C’est là une perception inhérente aux procédures démocratiques. La vox populi est en droit de s’approprier la rue comme espace de grogne et de revendication tant que le rassemblement n’est pas sujet à débordements.
Ce n’est pas la première fois que l’on asservit la loi. L’interdiction de manifester pour des raisons d’opportunité politique, surtout lorsque celle-ci n’est pas critère de légalité, est une perversion du bon sens. L’obstination du pouvoir à refuser tout dialogue avec une jeunesse minée par la crise économique, les exigences du marché du travail et la recherche d’emplois est la seule responsable de la tragédie qui vient de submerger le Liban, à la grande stupéfaction de l’opinion publique. Quand un règlement ou une décision de justice trouvent leur fondement dans des motifs politiques, quel autre adjectif pourrait-il mieux les qualifier que celui d’arbitraire ? Une motivation dérisoire que celle d’invoquer des élections municipales que le Conseil des ministres lui-même n’est pas encore déterminé à organiser. On mélange tout, ou pis encore, on prend le prétexte de circonstances exceptionnelles pour justifier l’injustifiable et l’absurdité avec laquelle le gouvernement a essayé de convaincre. Des circonstances exceptionnelles dont on n’a jamais d’ailleurs su les contours précis. Une élasticité qui fait appréhender le despotisme.
En réalité, les dirigeants insultent l’intelligence de la population et c’est là le plus dangereux. Car c’est toujours dans l’indifférence que naissent les catastrophes. La nôtre a été abyssale : l’énergie dégagée lors des échauffourées de la rue Huvelin aurait pu être canalisée vers quelque chose de plus constructif si, uniquement, l’on avait voulu écouter les étudiants. L’ambivalence du régime reflète en tout cas la paranoïa aiguë du système : on demande aux étudiants à la fois la chose et son contraire. Ainsi, on leur accorde une fois le droit de manifester, pour ensuite les réprimer. Et l’on attend à l’heure qu’il est des poursuites judiciaires contre eux. L’instrumentalisation de la justice au service du politique.
Les élections municipales sont une occasion à ne pas manquer : la sanction qu’infligera en effet le peuple à ses élus est d’un enjeu capital. C’est à partir de ce moment que l’on pourra corriger les antinomies de notre démocratie participative, à condition que l’opposition serre les coudes.
Amine ASSOUAD,
président du bureau des étudiants
de la faculté de droit à l’amicale de l’USJ.
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Paradoxalement, c’est aujourd’hui à Beyrouth même que l’espace des libertés régresse, alors que les autres capitales arabes prescrivent, ne serait-ce qu’à un semblant de libéralisme.
En ces temps d’incertitude, d’insécurité sociale et de déliquescence politique, la société civile n’a pas agi. Elle n’a pas non plus réagi. Pourtant elle le devrait, son droit de résistance à l’oppression est aussi un devoir.
Seuls les étudiants ont osé le faire en refusant de considérer l’arbitraire comme un fait accompli.
Après la marche traditionnelle de la fête de l’Indépendance, les...