Un public des plus minces pour un splendide récital de piano. Paradoxal, n’est-ce pas? C’est bien dommage, d’autant plus que le programme proposé est des plus séduisants… En collaboration avec l’ambassade d’Allemagne au Liban, le Kulturzentrum a offert aux mélomanes libanais (hélas bien absents de cet événement!), à l’école allemande à Jounieh, un concert de piano où ont résonné des partitions de Bach, Beethoven, Weber, Brahms et Liszt. Sur scène, en droite ligne de Dresde, Andréas Henkel, jeune et brillant pianiste, pour qui le clavier a de toute évidence cédé tous ses secrets…
Ouverture avec une Fantaisie chromatique et une fugue (BWV903) de Jean-Sébastien Bach, faisant déployer la dentelle fine d’une architecture d’une grande luminosité. Arches sonores magnifiques pour une narration conciliant avec un art subtil de la composition tous les élans de la Renaissance et ceux de la foi dans une grande rigueur classique. De la sobriété avec du sentiment, voilà l’art du cantor.
Pour prendre le relais, romantisme absolu avec la Sonate en ut dièse mineur op 27/2, dite Clair de lune, de Ludwig van Beethoven. Atmosphère fiévreuse et enfiévrée pour cette sonate du génie de Bonn avec ses trois mouvements (adagio sostenuto, allegretto, presto agitato) alliant rêverie douce et passion déchaînée, moments de gravité et euphorie expansive. Contemplative mais tout aussi bouillonnante, cette narration éruptive et volcanique a toutes les faveurs du public pour son impétuosité et ses phrases d’une beauté sonore à couper le souffle. Tempête et accalmie, lumière du jour et angoisses de la nuit, toucher de velours et souffle haletant, sérénité et remous du cœur se conjuguent et se succèdent dans ces notes étincelantes livrant les états d’âme tourmentés d’un Beethoven se confiant en toute franchise… Une cotonneuse douceur habite ces pages d’un ténébreux romantisme.
Brillante, presque salonnarde est cette joviale et fraîche Invitation à la valse de Carl Maria von Weber dans sa version pour clavier et considérablement connue du grand public par l’orchestration faite ultérieurement par Berlioz. Élégante, sans afféterie, d’une grande sobriété, sans négliger un aspect brio et pimpant, cette « invitation » a toujours fait les délices des auditeurs.
Poésie et virtuosité
Petit entracte et reprise avec des pièces pour piano (Klavierstucke op 118) de Johannes Brahms. D’intermezzos en romance, en passant par une ballade, tout l’art du fervent ami de Clara Schumann, ressort dans ces pages pleines de sensibilité, de poésie et de rythmes audacieux sur fond de mélodies suaves. Brahms dans toutes ses facettes romantiques d’incurable rêveur, voilà des petits morceaux ciselés de mains d’orfèvre et habilement restitués au public, avec sensibilité, précision et une grande dextérité dans l’art d’effleurer les touches d’ivoire, grâce à Andréas Henkel, un interprète au-dessus de tout éloge.
Pour conclure, une œuvre incandescente et démentiellement brillante de Frantz Liszt. On écoute, des dix-neuf rhapsodies composées par l’amant de la comtesse d’Agout, non la célèbre rhapsodie hongroise, mais l’espagnole! Œuvre ultraromantique par ses flamboyances outrées et ses arpèges et chromatisme qui n’en finissent plus de déferler telles des vagues écumantes… Sans parler des accords surchargés telles de monumentales grappes de raisin opalescentes qui se chevauchent sur une vigne follement féconde… Là aussi il s’agit de toute evidence d’une œuvre éruptive et volcanique, livrant les coins secrets d’une âme éminemment turbulente… Fracassante partition pour une rhapsodie aux étonnantes contorsions de doigts que le pianiste Andréas Henkel maîtrise parfaitement. Magnifique prestation qui aurait dû remplir plus d’une salle. Qu’à cela ne tienne, ceux qui veulent se rattraper pourront applaudir Andréas Henkel donnant la réplique à l’Orchestre symphonique national libanais, placé sous la houlette de H. Fazlian, le vendredi 5 novembre, à l’église Saint-Joseph des pères jésuites, à Achrafieh
Une grande gerbe de fleurs et un bis. Jésus, que ma joie demeure de Bach. Clin d’œil pour l’auditoire ou moment de répit après la foudroyante partition du compositeur de Mazeppa ? Toujours est-il que l’auditeur sort de ce concert comme sur un nuage avec des myriades de notes qui résonnent encore dans les oreilles comme les feux follets habillent de féerie les nuits les plus sombres…
Edgar DAVIDIAN
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