Pour la première fois, une élection présidentielle américaine se déroule avec la présence, surtout symbolique, d’observateurs d’autres pays. Il en est ainsi des observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) qui se trouvent aux États-Unis à l’invitation du département d’État. Ce dernier a cependant cherché à minimiser la portée de leur présence, tout en reconnaissant qu’il s’agissait d’une « nouveauté ». « La présence d’observateurs de l’OSCE n’a rien de troublant. C’est quelque chose que les membres de l’OSCE font régulièrement. Nous ne sommes pas une exception », a indiqué un porte-parole, Adam Ereli.
En Floride, dans un bureau de vote du nord-ouest de Miami situé dans un musée à la mémoire des pompiers, le Firemen Memorial Hall, deux observateurs de l’OSCE ont été autorisés à entrer dans le bureau où se déroule le scrutin, avant l’ouverture officielle des portes à 7. « Nous examinons les machines, l’organisation des tables, la ponctualité et l’attitude du personnel et cherchons à déceler ce qui peut sortir de l’ordinaire », explique Ron Gould, un expert canadien qui fait partie d’une délégation présente à Miami et qui a observé quelque 70 élections dans le monde. Il indique que l’éducation civique des électeurs est également évaluée et relève que les électeurs américains ne disposent pas d’une carte nationale d’électeur comme dans la plupart des autres pays.
« Il n’y a pas une élection américaine, il y a 13 000 élections américaines », dit-il, « c’est un système totalement inhabituel, je dirai en fait unique au monde ». L’existence d’au moins cinq systèmes de vote, allant de machines électroniques au bulletin de papier classique ainsi que la complexité des lois spécifiques à chaque comté de chaque État rendent les opérations d’observation particulièrement complexes.
Reconnaissant parfois générer une « certaine réticence » de la part d’autorités locales, Ron Gould indique que la présence d’observateurs internationaux ne doit pas être perçue comme une « critique mais seulement comme une indication que les États-Unis sont également membres de l’OSCE ». Pour leur part, les observateurs indépendants travaillant avec Global Exchange n’ont pas été autorisés à assister au scrutin dans les bureaux de vote de Miami-Dade, mais ont été présents dans les comtés de Broward et de Leon, au nord de l’État.
« Nous sommes trop peu nombreux aux États-Unis », estime de son côté Konrad Olszewski, un fonctionnaire polonais de l’OSCE. « Aussi nous observons le système et non les votes individuels », ajoutant qu’en général « personne n’a entendu parler de l’OSCE ».
Les observateurs de l’Organisation réserveront leurs commentaires et leurs appréciations des opérations de vote pour un rapport qui sera présenté officiellement à Washington en fin de semaine.
Décrypter un bulletin de vote :
un véritable casse-tête aux États-Unis
Le bulletin de vote est un véritable casse-tête aux États-Unis où les Américains ont non seulement à élire un président mais aussi des parlementaires, des gouverneurs et des édiles locaux comme des juges ou des chefs de police. À cela s’ajoutent souvent des référendums sur des choix de société allant du mariage homosexuel à des sujets purement locaux.
Il appartient aux responsables des quelque 3 000 comtés du pays d’établir le bulletin de vote qui peut remplir plusieurs pages apparaissant successivement sur les écrans tactiles de plus en plus fréquemment adoptés.
Dans la plupart des comtés, les bulletins de vote sont rédigés en anglais et en espagnol et tous les électeurs inscrits reçoivent, plus d’une semaine avant le scrutin, une copie papier du bulletin et des informations pour voter.
Les partis démocrate et républicain fournissent à leurs membres inscrits leurs recommandations de vote sur chacun des sujet en jeu. Chaque bureau de vote, souvent situé dans les écoles, fournit des bénévoles pour aider les électeurs à voter.
Si les machines à voter modernes peuvent faciliter les opérations de vote, les bulletins de vote traditionnels peuvent parfois être presque indéchiffrables.
Ainsi dans l’Ohio, l’un des trois États les plus disputés du pays où d’antiques machines à voter à perforation sont encore parfois en service, des bulletins de vote comportaient des flèches conduisant à des cases vides. Des machines similaires avaient été à l’origine du fiasco électoral en Floride en 2000.
Au niveau fédéral, outre la présidentielle, les Américains ont voté aussi hier pour élire les 435 membres de la Chambre des représentants, un tiers du Sénat (34 sénateurs) et onze des 50 gouverneurs.
Le spectre de la débâcle de la présidentielle 2000 ranimé
Les électeurs démocrates dénoncent
de nouvelles irrégularités en Floride
La Floride a justifié à nouveau sa réputation d’État à poisse, avec la découverte de nouvelles irrégularités électorales durant le scrutin présidentiel d’hier. Ces problèmes ont ranimé le spectre de la débâcle électorale de la présidentielle 2000, lorsque des contestations portant sur des milliers de bulletins électoraux avaient retardé de plus d’un mois l’annonce de la victoire de George W. Bush dans la course à la Maison-Blanche.
Pour réduire les risques d’irrégularités, des milliers d’observateurs et d’avocats ont été déployés cette fois-ci en Floride par les Partis démocrate et républicain, par des organisations de droits civiques mais aussi par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) (voir par ailleurs) qui a envoyé des observateurs internationaux.
Leur présence n’a toutefois pas empêché les accusations de fraude de se renouveler notamment à Riviera Beach, une banlieue pauvre à majorité noire au nord de Palm Beach, où, lors de l’élection 2000, 16 % des bulletins de vote avaient été invalidés. De longues files de résidants de cette commune de 30 000 âmes faisaient la queue pour voter. Dans la foule, Michelle Hargrett, 37 ans, montre une feuille qu’elle dit avoir trouvé sous sa porte, l’appelant à voter Kerry dans un bureau de vote à l’opposé de celui où elle est inscrite. « C’est un coup fourré », affirme-t-elle en soulignant qu’elle n’était pas tombée dans le panneau.
D’autres électeurs se sont plaints d’avoir reçu des coups de téléphone leur annonçant qu’ils n’étaient en fait pas enregistrés sur les listes électorales.
« Nos lignes téléphoniques sont saturées d’appels » d’électeurs, s’est plaint la principale responsable électorale du comté de Palm Beach, Theresa LePore.
Il y a quatre ans, le comté de Palm Beach avait déjà été au centre de l’énorme imbroglio qui avait entaché la course présidentielle entre le républicain George W. Bush et le démocrate Al Gore.
Plusieurs milliers de bulletins de vote utilisant un système compliqué à perforation avaient été invalidés. Nombre d’électeurs juifs âgés s’étaient plaints d’avoir voté par erreur pour le candidat ultraconservateur Pat Buchanan qu’ils considéraient comme un antisémite, et non pour Al Gore comme ils le voulaient.
George W. Bush l’avait finalement emporté en Floride, État dont le gouverneur Jeb Bush est le propre frère du président, avec seulement 537 voix d’avance, obtenant de justesse la majorité nécessaire des grands électeurs pour recevoir les clés de la Maison-Blanche. Interrogée sur les risques de délais dans l’annonce des résultats, Mme LePore s’est voulue fataliste : « Allez poser la question aux juristes et aux avocats », a-t-elle dit.
Aucune trace écrite du vote,
recomptage impossible
Sheryl Miller, une électrice septuagénaire, dit avoir été plutôt agréablement surprise par les écrans tactiles installés pour le scrutin et qui ont remplacé les tristement célèbres machines à poinçon. « Mais je n’aime pas le fait qu’elles ne laissent pas de trace papier », ajoute-t-elle. Cette année, les machines à voter utilisées dans 15 des 67 comtés de l’État de Floride ne laissent aucune trace des votes, rendant impossible tout recompte des voix en cas de litige.
Autre sujet possible de contestation : les votes par correspondance.
La semaine dernière des milliers d’électeurs ayant demandé à voter par correspondance s’étaient plaints de ne pas avoir reçu le matériel électoral nécessaire. Les autorités du comté avaient alors reconnu que 58 000 bulletins de vote sur les 127 320 envoyés il y a un mois n’étaient jamais parvenus à leurs destinataires.
Importants déploiements policiers autour des bureaux de vote
Temps doux, longue attente et forte mobilisation
De longues files d’attente se sont formées hier dès l’aube devant les écoles, églises et bâtiments publics, utilisés comme bureaux de vote pour l’élection présidentielle américaine opposant le président républicain George W. Bush à son concurrent démocrate John Kerry.
Le temps doux et ensoleillé sur la côte est favorisait la forte participation des électeurs qui attendaient de 15 minutes à plus de trois heures pour accomplir leur devoir civique. D’importantes forces de police sont déployées pour assurer la sécurité des bureaux de vote.
À Columbus, Deborah Scott, 29 ans, a attendu une heure devant une église. « On peut ne pas être d’accord avec Bush, mais au moins on connaît ses positions, Kerry promet de faire beaucoup mais il n’a de plans pour rien », lâche-t-elle. Non loin d’elle, Shelley Orwick, 24 ans, est optimiste sur les chances de M. Kerry si la participation est importante. « La longueur des files d’attente est incroyable », dit-elle.
« Plus d’activité politique partisane au-delà de ce point », lit-on sur un panneau à l’entrée d’un bureau de vote du comté de Lehigh, dans l’État très disputé de Pennsylvanie.
Dans la capitale américaine, les forces de police sont réquisitionnées, chaque officier travaillant 12 heures d’affilée pour assurer le bon déroulement du scrutin. Dans le quartier résidentiel de Georgetown à Washington, les files font le tour d’un pâté de maison sur 150 m. On attend dans la bonne humeur, en tenue de sport, journal déployé, ou en bavardant avec son voisin. Très chic avec son béret, Tom Webster est là depuis une heure. Il vote « pour défendre l’opposition ». En 2000, il y avait beaucoup moins de monde, dit-il.
Devant l’église épiscopalienne transformée en bureau de vote, Charles Easton partage la même impression sur la participation. « Heureusement, il fait beau. »
À Rockville (Maryland), les nouveaux écrans tactiles permettent de réduire l’attente qui dure moins de 30 minutes en moyenne. Pour Élisabeth Rodezno, « le choix a été difficile ». Elle dit avoir opté « pour le moins mauvais » des candidats, sans révéler son choix. Mike Gildea, bénévole pour l’organisation du scrutin depuis 1976, dit n’avoir jamais vu une participation aussi forte à l’école élémentaire de Candlewood. Pour Lena Voyle qui, pour la quatrième fois, surveille le déroulement d’un scrutin, « il y a deux fois plus de monde que je n’en ai jamais vu ».
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