de notre correspondante
à WASHINGTON, Irène MOSALLI
Jeudi soir, ce sera leur show. Ils s’y préparent depuis des mois et tout est prêt pour accueillir leur premier face-à-face. Sauf que ce spectacle, bien rodé, ne relève ni de Broadway ni d’Hollywood : il met en scène deux protagonistes qui, en confrontant leurs concepts de leadership, seront jugés sur leur capacité à gérer le destin de leur pays. C’est ainsi que se présente le débat qui opposera, demain soir, à l’Université de Miami, le président Georges W. Bush et son concurrent dans la course à la Maison-Blanche, le démocrate John Kerry.
En terme de force de persuasion, les idées et programmes des deux candidats ne seront certainement pas suffisants. Car, au pays de l’Oncle Sam, on est convaincu que l’impact d’un message relève en grande partie de sa présentation. Un véritable art qui tient autant du fond que de la forme, c’est-à-dire le langage, oral et corporel, l’habillement et le cadre.
À trois mètres l’un de l’autre
Avant de travailler ces paramètres, chaque camp s’est référé, en premier lieu, à la Commission des débats présidentiels établie en 1987 et formée de membres aussi bien républicains que démocrates. Cette commission fixe le format de l’événement après consultation avec les candidats. Cette année, l’accord conclu tient en 32 pages ! Un document signé à l’hôtel Waldorf Astoria, à New York, par l’avocat de Georges W. Bush, qui n’est autre que l’ancien secrétaire d’État, James Baker, et, côté démocrate, par un autre ténor du barreau, le démocrate Vernon Jordan.
Le premier débat (deux autres sont programmés) doit durer 90 minutes et sera arbitré par Jim Lehrer de la chaîne de télévision PBS. Les candidats seront installés sur deux hauts tabourets, distants l’un de l’autre de 3 mètres, afin que George W. Bush (1,82 mètres) n’apparaisse pas trop petit face à John Kerry (1,95 mètres).
Durant ce face-à-face, qui sera axé sur la politique étrangère et la sécurité intérieure, les candidats ne se poseront jamais de questions directement l’un à l’autre. Leur temps de parole sera également limité et un clignotant leur indiquera qu’il ne leur reste que 30 secondes, 15 secondes et 5 secondes.
Une fois ce format mis en place, les candidats, encadrés par une véritable armada de conseillers et de spécialistes, ont planché sur leur argumentation politique. À Crawford, pour George Bush, et dans le Wisconsin, pour John Kerry, ils se sont tous deux entraînés au débat face à des conseillers incarnant le camp adverse. Au terme de cet entraînement, ils seraient, tous deux, parés contre toute « colle ». À noter que les deux candidats ont suivi, séparément, les cours du même professeur-orateur à Yale, Rolling G. Osterweis. Leurs équipes ont par ailleurs visionné, des heures durant, les discours de l’adversaire pour savoir où frapper ou tendre un piège.
Le complet bleu marine
fait le chef
Restait à trouver le style du vainqueur. Selon un spécialiste en la matière, il est essentiel de « s’imposer comme le chasseur et non la proie ». Ici, entrent en scène les experts en image et en communication. Première leçon, l’habit fait le chef. On se souvient de Richard Nixon qui, en 1960, était apparu en complet gris sur fond gris lors du débat avec John F. Kennedy. Nixon avait perdu la présidentielle. Par la suite, les futurs présidents ont opté pour le costume bleu marine, la chemise blanche et cravate rouge, une couleur qui représenterait la puissance.
Linguistique, grammaire
et gestuelle
Puis vient le travail de la voix, qui doit être claire, nuancée et puissante sans être agressive, du lexique avec le choix de mots suggérant la décision mais pas l’imposition, de la grammaire avec cette règle d’or : se limiter à une construction simple, sujet, verbe, complément, et éviter toute parenthèse ou digression.
Une gestuelle appropriée accompagne les mots, afin de souligner la sincérité et l’esprit de décision, les jeux de regards sont également orchestrés jusqu’à la coiffure du candidat, nécessairement naturelle. L’objectif de cette mise en scène digne d’un véritable jeu d’acteur est simple : faire passer des messages destinés à aller droit au cœur et non au cerveau.
Reste le rôle, à la marge, des « bloggers », ces fous de l’Internet dont certains se sont mis à la disposition des deux partis pour diffuser toute information ou révélation assassine pouvant porter préjudice au camp adverse.
Nous sommes décidément bien loin de Boileau et son célèbre : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement Et les mots pour le dire arrivent aisément. »
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats