Quand les coups de semonce se multiplient à ce rythme, cela relève-t-il d’une simple guéguerre comme celles qui ont presque constamment ponctué, à travers l’histoire, les relations entre États, ou bien s’inscrivent-ils dans le cadre autrement plus inquiétant d’une stratégie globale, à l’échelle d’une région ? Après l’adoption par le Congrès américain du Syria Accountability Act, après le matraquage diplomatico-médiatique de ces dernières semaines et pratiquement à tous les échelons de l’Administration US et du pouvoir israélien, après le vote par le Conseil de sécurité des Nations unies de la résolution 1559 sur le Liban, l’assassinat dimanche matin en plein cœur de Damas d’un cadre du Hamas représente un double message adressé aussi bien au régime syrien qu’à la résistance palestinienne.
Il faut remonter au 5 octobre 2003 pour relever une aussi grave entorse à un modus vivendi tant bien que mal respecté. À l’époque, on s’en souvient, l’aviation israélienne avait attaqué un camp d’entraînement du Jihad islamique non loin de la capitale syrienne – une première en trente ans. Encore ne s’agissait-il alors que d’une opération sans grande portée réelle et plutôt destinée à frapper l’imagination d’une opinion publique inquiète devant la multiplication des attentats à Tel-Aviv et à Jérusalem. Six ans auparavant, le Mossad avait planifié une opération audacieuse visant à Amman le numéro deux du mouvement de la résistance, Khaled Mechaal. L’opération avait tourné court, et nul n’a oublié la manière dont le roi Hussein avait magistralement exploité l’affaire.
Cette fois, si la cible est encore un cadre du mouvement de feu cheikh Yassine, tant la conjoncture générale que le lieu choisi sont différents. Le timing aussi puisque l’explosion de la voiture piégée intervient trois semaines après l’opération-suicide de Beersheva qui avait tué 16 passagers de deux autobus. La « liquidation ciblée », ainsi que l’ont qualifiée les commentateurs israéliens, de Ezzeddine Cheikh Khalil est intervenue à un moment particulièrement difficile pour le régime de Bachar el-Assad. Soumis aux feux croisés d’une large partie de la communauté internationale et de l’État hébreu, le jeune président doit en effet répondre des accusations d’immixtion dans les affaires intérieures libanaises, de passivité sinon de tacite complicité avec les insurgés irakiens et d’alliance avec les résistants palestiniens, cela à l’heure où les autres régimes du Proche-Orient sont préoccupés par la progression du terrorisme à leurs frontières ou carrément chez eux, par la place qui devrait leur revenir dans le fumeux projet du « Grand Moyen-Orient » ou plus simplement par des problèmes de succession – quand ce n’est pas tout cela à la fois...
Par-delà la phraséologie de mise en pareil cas, on n’a pas manqué de rappeler indirectement sur les bords du Barada le réalisme dont a fait montre le pouvoir depuis que les pressions ont commencé d’être exercées sur lui. De fait, les dix organisations palestiniennes autrefois présentes dans le pays ont officiellement fermé leurs bureaux et coupé leurs téléphones, même si, de temps à autre, des communiqués sont publiés à partir de la capitale syrienne. Avec Bagdad, les contacts sont allés en se multipliant et il est question depuis quelque temps de patrouilles conjointes syro-US pour le contrôle d’une frontière soupçonnée par le Pentagone de porosité excessive. S’agissant du Liban, un mouvement, qualifié de « redéploiement » intéressant quelque 3 000 soldats du contingent présent depuis juin 1976, devait prendre fin dans la journée d’hier. Mais toutes ces concessions ne semblent pas avoir suffi à calmer l’ire de l’Administration Bush, dont les ténors ne manquent pas une occasion de rappeler qu’il en faut plus encore.
Passés les premiers instants où les habituelles condamnations du terrorisme israélien ont été enregistrées, on n’aura pas manqué de noter avec quelque appréhension la dénonciation du rôle prêté, dans l’attentat de dimanche, à certains services secrets arabes, tandis que le Hamas n’hésitait pas, lui, à parler de « trahison ». Qu’il y ait eu des complicités, cela ne fait aucun doute, car comment expliquer autrement la présence dans le 4x4 de la victime d’un engin piégé dont l’explosion a été probablement actionnée au moyen d’une commande à distance ? Il serait plus difficile par contre d’évoquer, ainsi qu’on le faisait hier, l’éventualité d’une riposte qui se traduirait par autre chose que de nouvelles opérations-suicide dans les territoires occupés ou même à l’intérieur d’Israël. Alors que la seconde intifada donne de nets signes d’essoufflement, que le leadership de Yasser Arafat paraît sérieusement contesté par ses proches collaborateurs et que l’homme arabe s’interroge sur son devenir immédiat, ce n’est pas de la seule Syrie que les signes de « bonne volonté » – le département d’État dixit – sont exigés.
Christian MERVILLE
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