Umberto Eco l’illustre à travers l’histoire de l’art, Georges Vigarello étudie sa relation au corps depuis le XVIe siècle, Pierre Sansot dénonce ce qu’elle peut avoir de dictatorial: tous mettent la beauté au cœur de leurs livres.
Histoire de la beauté du célèbre professeur Eco (même s’il n’en a pas écrit la totalité), qui sort simultanément dans 14 pays le 1er octobre, est moins un essai qu’un beau livre sur les grandes œuvres de la culture occidentale, de la Vénus de Milo à la Marilyn d’Andy Warhol, en passant par les Odalisques d’Ingres et de Manet.
Articulé en chapitres thématiques (la beauté du monstre, romantique, des machines, de l’avant-garde, etc), il comprend 200 toiles de maîtres et 300 citations, dont celle-ci d’Oscar Wilde: «Parfois le mal n’était plus à ses yeux qu’une méthode lui permettant de réaliser sa conception de la beauté.»
Umberto Eco, également romancier (Le nom de la rose, etc), sémiologue ou linguiste, note que «le rapport entre beauté et art a souvent été ambigu car, tout en privilégiant la beauté de la nature, on admettait que l’art pouvait la représenter de belle manière, même quand elle était dangereuse ou répugnante».
Professeur à l’Université de Paris-V, Georges Vigarello rappelle, dans son savant essai (Histoire de la beauté/Le corps et l’art d’embellir, de la Renaissance à nos jours), que les canons de la beauté ont varié selon les époques: ce sont leurs transformations que restitue son livre. «La beauté n’a cessé de distinguer des individus: en même temps, elle traduit les oppositions entre les groupes sociaux, les genres, les générations. Objet inquiet ou glorieux du miroir, elle est elle-même miroir des sociétés», écrit-il.
De la beauté «révélée» (XVIe siècle) à la beauté «démocratisée» (XXe siècle), il montre comment la beauté «idéale» des corps au XVIe siècle se définissait par «le chiffre des proportions» ou comment la culture urbaine du monde classique, avec ses places et ses cours, en intensifiant le jeu des apparences et des sociabilités, a modifié l’idée de beauté.
Ancien universitaire (il a été reçu 1er à l’agrégation de philosophie devant Pierre Bourdieu, 2e, et a aujourd’hui 74 ans), Pierre Sansot est l’auteur d’une œuvre singulière d’où émergent Du bon usage de la lenteur (100000 exemplaires vendus), Jardins publics ou Les gens de peu. Il a choisi un titre provocateur pour son nouvel essai, La beauté m’insupporte, réflexion sur le souci de plaire.
«Quelle est donc cette prétendue beauté devant laquelle tant d’entre nous s’agenouillent alors que tant d’autres s’ingénient à l’acquérir, quitte à torturer leur corps et à flétrir leur âme? Faut-il donc plaire à tout prix pour être aimé, pour augmenter le nombre de ses amis?» demande-t-il.
Si plaire peut être une forme de politesse, il ne faut pas, selon lui, que cette préoccupation devienne obsédante. Il dénonce la dictature d’une certaine beauté, qui nous «fait confondre le beau – un événement rare – et le mignon, le joli, ce qui est craquant, mode, tendance, super, hyper». Pour l’essayiste, cette dictature produit une discrimination entre les gens et instaure «le règne d’une valeur criarde, tape-à-l’œil, arrogante, au détriment d’autres valeurs plus modestes et plus fondées».
(Histoire de la beauté, sous la direction d’U. Eco, éd. Flammarion, 440 pages, Histoire de la beauté, éd. Le Seuil, 350 pages, La beauté m’insupporte, éd. Payot, 265 pages, 16 euros).
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