Derrière la vitrine de la galerie Fadi Mogabgab, en ce début de semaine ordinaire, des personnages, des formes envahissent l’espace ; corps nus, hommes, femmes, portraits, visages effacés ou à peine esquissés, un coup de crayon qui déchire la toile pour laisser apparaître un talent certain. Et une signature gribouillée, celle de Marwan Sahmarani.
Il n’a jamais voulu rentrer dans les rangs, Marwan, depuis sa tendre enfance. Trop de doutes, d’émotions et de remises en question. Trop de révoltes, de refus de se plier ou de se soumettre à des modes, aux codes d’une société qui se trompe souvent de moyens et de messages. Et une seule passion, une certitude : la peinture. Elle est son regard, son langage, l’air qu’il respire. La source de toutes ses interrogations et, de longues réflexions plus tard, la réponse aux questions qu’il ne cesse de se poser. Marwan Sahmarani est un artiste vrai, intègre et sincère. Et très certainement un nom sur lequel il est déjà bon de parier. Son travail, puissant, exprime une technique et la maturité d’un peintre qui travaille beaucoup, «je ne fais que ça, je peins huit à dix heures par jour», qui se cherche et puise dans les références culturelles qu’il a et dans ses ressources intérieures.
À la recherche de soi
«J’ai commencé à dessiner très jeune, confie-t-il. La maison était remplie de tableaux que j’observais, à partir de 4 ans, durant des heures. Je ne savais pas encore que c’était “ça” que je voulais faire. J’ai suivi des cours de dessin, mais ce n’était pas assez. Je dessinais des petits bonhommes avec des soleils.» Silence. «Je regrette de n’avoir pas été suivi plus tôt.» Puis vint la guerre qu’il va vivre en grande partie au Liban et dont il dira: «Elle n’a pas aidé dans la formation de beaucoup de gens.» Lui n’aura qu’une seule priorité, «avancer» et cette même obsession: «Pour moi, ça a toujours été le dessin, plus que la couleur, qui est une autre philosophie.» Et la bande dessinée. Six mois à l’Alba, puis c’est le départ pour Paris. «Je me suis réveillé à l’art.» Marwan s’inscrit à l’école supérieure d’art graphique Pennighen: «J’aurais dû me tourner vers les beaux-arts. C’était surtout une formation technique, pas artistique. J’étais le mouton noir.» Il dessine, s’exprime, ose. En 1994, le mouton noir décroche un diplôme d’art graphique et travaille sur une thèse «assez conceptuelle» en peinture. «J’étais le seul à faire ça. Je commençais surtout à comprendre la peinture et l’art contemporain.» Sept mois après avoir obtenu son diplôme, «quelque chose s’est éteint, c’est moi-même qui me suis éteint. Je ne croyais plus à l’art». Il range ses pinceaux et sa rage de peindre. «J’ai intégré le marché du travail. J’ai fait beaucoup de choses.» Publicité, design, animation, mais, ajoute-t-il: «J’ai perdu le goût de certaines choses. J’étais dans un système de travail, d’artifice et de confort. Tout ce qui n’était pas moi.»
L’huile et son odeur
Après la France et de nombreux voyages, dont un passage au Liban, il s’installe à Montréal. «Au bout de quelques années au Canada, j’ai regardé mes anciens travaux et un déclic s’est produit. Pourquoi cet arrêt?» se demande-t-il. À la même période, un ami romancier-poète lui demande d’illustrer son livre de poésie. «La peinture m’a rattrapé, par hasard.» Il retrouve ses couleurs, ses formes, ses recherches et ses interrogations, plus tout à fait le même et pas vraiment un autre. «J’ai repris là où je m’étais arrêté. Le questionnement n’a pas vraiment changé, mais je crois à présent et foncièrement en la peinture. Mais pas une peinture de salon, solitaire. Il faut qu’elle joue un rôle plus social.» Suivront trois expositions à Montréal, en 2003, et une série de dessins pour Le grand livre des entorses de son ami Carle Koppens. Son travail a évolué, gagné en maîtrise. «Je suis passé à l’huile. J’aime l’odeur, l’onctuosité. Depuis un an et demi, j’ai commencé une série plus abstraite et plus conceptuelle. C’est un travail sur le temps, l’instant, le moment.» Des corps crucifiés, inachevés, torturés, qu’il résume en «corps et absence de corps». L’artiste, qui se veut «plus engagé», s’est également inspiré du Moyen-Orient pour ses dernières toiles, des immeubles troués, «fidèle à une réalité sortie de son contexte», ou encore un superbe Lanceur de pierre, plus figuratif et illustratif que son précédent travail. «J’ai envie de travailler sur le Liban. La peinture m’apprend une certaine vision du Moyen-Orient que je n’aurais pas compris autrement. J’aimerais, dit-il à la veille de son départ pour Montréal, passer quelques mois au Liban, y travailler, voir comment va évoluer ma peinture. Car chaque espace la modèle.» Avant de partir, il nous a, bien heureusement, laissé son travail passé, à découvrir ab-so-lu-ment à la galerie Fadi Mogabgab. «Je crois que je peins pour voir», conclut-il enfin.
Carla HENOUD
Les tableaux de Marwan Sahmarani sont en vitrine, chez Fadi Mogabgab, rue Gemmayzé, jusqu’à la fin du mois de mars et, en galerie, durant toute l’année.
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