Sommes-nous condamnés à déclencher le choc des civilisations annoncé par Samuel Huntington dans son essai paru en 1993 dans la revue Foreign Affairs ? Son argument selon lequel les différences entre civilisations seraient plus profondes que celles existant entre idéologies politiques, tandis que la mondialisation aurait affaibli les identités locales et nationales et créé un vide que la religion devrait combler, a reçu un bon écho auprès des milieux universitaires occidentaux, ses théories étant également populaires sur les sites Internet islamistes extrémistes. Les événements du 11 septembre et ceux qui leur ont succédé jettent une ombre funeste sur notre époque, mais nous ne sommes pas tenus pour autant d’adhérer à la logique d’Huntington, dont les arguments ne m’ont jamais convaincu.
L’histoire récente de l’Europe, hantée par les chambres à gaz et les goulags, et notre héritage « chrétien », entaché d’un antisémitisme ostensible ou plus discret, ne nous autorisent pas à parler au monde islamique avec hauteur, comme si nous étions les dépositaires d’un ensemble de valeurs morales supérieures. On oublie parfois que les musulmans, qui sont 1,2 milliard, vivent pour les trois quarts loin des pays de la Ligue arabe et peuplent des démocraties comme la Malaisie, l’Indonésie et l’Inde. Les sociétés musulmanes en Asie ne sont pas épargnées par les difficultés et sont notamment confrontées à des poches d’extrémisme. Il serait toutefois ridicule d’imaginer une vague de fureur islamiste engloutissant des pays entiers, des rives de l’Atlantique à celles du Pacifique.
En 2002, la Arab Thought Fondation a fait réaliser une enquête d’opinion dans huit pays : l’Égypte, Israël, la Jordanie, le Liban, le Koweït, le Maroc, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite. Ses résultats ont confirmé ceux d’enquêtes similaires, comme celle effectuée par le Pew Research Centre, par exemple. À l’instar des Américains ou des Européens, les Arabes sont particulièrement sensibles aux questions de sécurité, d’accomplissement et de satisfaction personnelles. S’ils ne haïssent pas les valeurs occidentales, telles que la démocratie, la liberté et l’éducation, ils ne peuvent souffrir, en revanche, les politiques que nous menons, qu’ils jugent hypocrites et contraires à ces valeurs. Quelles sortes de politiques sont-elles ainsi critiquables aux yeux du monde arabe ? Permettez-moi de citer les auteurs de cette étude : « ... après plus de trois générations de conflits, de trahison et de négation des droits des Palestiniens, cette question paraît être devenue une préoccupation essentielle, concernant tout le monde arabe. Il ne s’agit pas d’un problème de politique étrangère (...). Au contraire (...) la situation des Palestiniens semble être devenue une question personnelle. »
Le traitement de la question palestinienne est l’un des différents domaines où la politique suivie par les États-Unis et l’Europe est susceptible d’apaiser ou d’exacerber l’hostilité du monde arabe et de construire, plutôt que de brûler, les ponts reliant l’Occident à l’ensemble du monde islamique.
Nous savons que des solutions existent pour mettre fin au bain de sang en Palestine. La « feuille de route » du quartette nous a fourni une analyse politique de la situation. L’Initiative de Genève a prouvé qu’il existait encore en Israël et dans les territoires palestiniens des femmes et des hommes courageux, capables de trouver le chemin de la paix. Nous connaissons les efforts qu’exigera cette paix, pour que deux États parviennent à vivre en harmonie, côte à côte, sur cette terre que nous qualifions encore, non sans une honte parfois teintée d’ironie, de « sacrée ».
L’Irak figure également au nombre de ces domaines. En Irak, nous devons doter les instances gouvernantes locales autonomes de la plus grande autorité politique possible. Les élections de janvier 2005 semblent encore bien loin. Dans l’intervalle, notre résistance sera mise à rude épreuve par des événements difficiles à contrôler, sinon à prévoir. Ayant, selon les mots prophétiques du secrétaire général de la Ligue arabe, « ouvert les portes de l’enfer », il nous appartient aujourd’hui d’unir nos efforts pour les refermer. Car nous aurions tous à pâtir d’un échec.
Un troisième domaine est le débat sur la réforme dans le monde arabe. En 2002, le rapport du Pnud sur le développement humain dans le monde arabe avait soulevé dans tous les pays arabes une vague de débats autour des raisons du retard comparatif et des résultats insuffisants enregistrés par la région. Ce rapport avait été rédigé par des universitaires et des dirigeants arabes, et non par des observateurs extérieurs bien intentionnés. Comment expliquer qu’au cours de ces 25 dernières années, la seule région du monde à avoir enregistré une performance économique plus faible que les pays arabes soit l’Afrique subsaharienne ?
Les recommandations du rapport synthétisées par la directrice régionale du Pnud pour les États arabes répondent à ces questions. Les pays arabes devaient s’atteler à la reconstruction de leurs sociétés en entreprenant des réformes fondamentales en matière de gouvernance, d’égalité entre hommes et femmes et d’éducation, une formule propre au monde arabe, axée sur l’amélioration et la modernisation, mais également une formule prônée en douceur, depuis près d’une décennie, par les partenaires européens de l’autre rive de la Méditerranée, via le processus de Barcelone.
Associés à la répression de l’opposition, les mauvais résultats économiques, surtout s’ils s’accompagnent d’importants écarts de richesse, constituent un facteur de trouble.
Des gouvernements transparents, responsables et démocratiques sont plus susceptibles d’être de bons gestionnaires : en luttant contre la corruption et en encourageant le pluralisme, grâce à la liberté de la presse, par exemple, ils apportent de la transparence à la gouvernance économique. Une meilleure croissance favorise la création d’emplois et chacun sait qu’avec de l’argent de poche et la dignité que procurent un travail, les jeunes hommes sont moins tentés par des causes plus dangereuses.
Mais comment l’Occident, comment les voisins européens du monde arabe devraient-ils soutenir le processus de modernisation ? Il est impératif, pour commencer, que les objectifs de modernisation – dans les domaines de l’éducation, du respect de l’État de droit, du gouvernement participatif, de l’émancipation des femmes, de la promotion de la société civile – soient fixés par les pays arabes eux-mêmes et cela prendra du temps, assurément. On ne développe pas la démocratie comme on fait du café instantané.
Il importe, également, que nous ayons les mêmes exigences envers tout le monde et le fait que certains régimes autoritaires puissent parfois se montrer conciliants lorsque des intérêts stratégiques à court terme l’exigent ne devrait pas rentrer en ligne de compte. Si les tentatives de modernisation démocratique n’apparaissent que comme des tactiques occidentales destinées à protéger nos intérêts, nous risquons de discréditer les principes auxquels nous croyons et de conférer à nos amis arabes partageant nos idées l’image de simples vassaux.
L’Union européenne élabore actuellement un cadre politique intégrant ces éléments en vue de servir de base à nos relations avec le monde arabe, fondées sur le partenariat et le respect mutuel. Nous espérons que le monde arabe appellera également de ses vœux la construction d’un tel partenariat et que nous pourrons ensemble faire la preuve que le scénario dépeint par M. Huntington n’a pas un caractère inévitable. Bien au contraire, ni l’Europe ni le monde arabe ne pouvant se permettre d’envisager un tel choc, il nous appartient d’œuvrer de concert, afin de tenir en échec les extrémistes de tous bords.
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