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Actualités

Les lecteurs ont voix au chapitre Avril 1975

C’était la dernière fois que nous sentions le vent de la liberté au Proche-Orient. Depuis quelques années, nous avions pris l’habitude de voyager sur ces terres. Quelques familles, quelques voitures, et nous partions sur les routes au sud, à l’est, au nord de Beyrouth. En 1974, de retour d’un voyage en Jordanie, sur la route au sud de Damas, on avait assisté à l’éveil et aux mouvements des forces en présence. Vers l’Ouest, du côté du soleil couchant, sur les plateaux du Golan à l’horizon, il y avait eu une alerte... Sur la route, on remarquait le ballet des troupes et des camions qui roulaient à toutes berzingues, se dirigeant vers le théâtre des hostilités. Une autre fois ; c’était un dimanche de 1975, qui correspondait à la fin du congé pascal, on rentrait d’un voyage d’une dizaine de jours en Turquie. Un très beau voyage, très enrichissant. Ce jour même, un bus plein de passagers était mitraillé à Beyrouth. Depuis, nous allions être entraînés dans une tourmente inexorable. Après le congé pascal, on avait repris les classes pour quelques jours ou quelques semaines seulement. La ville s’était embrasée en plusieurs points. Je ne voyais pas vraiment la guerre, je la sentais et l’entendais. Notre mode de vie se modifiait. Plus d’école. On découvrait la vie de quartier. Basket-ball, flipper, cinéma l’après-midi. Des reprises en majorité : Charlot, Tarzan, Laurel et Hardy, qui ressortaient des réserves de quelques salles de cinéma. L’été venant, on fut envoyé à la montagne. Le temps que ça se calme. Loin de la ville, au village et dans la nature, nous serions en sécurité. Pourtant, une nuit, nous fûmes réveillés par le glas, qui se transmettait d’un clocher à l’autre, d’un village au suivant. Les lumières s’étaient allumées, et dans le voisinage, des femmes hurlaient : « Ils arrivent, ils descendent, ils vont nous égorger. » Quelques moments plus tard, nous nous retrouvions, mères et enfants, regroupés dans un appartement, attendant la suite des événements. Une nuit pleine d’animation pour nous les gosses, on ne réalisait pas vraiment la crainte des adultes. Le village se trouvait en altitude en bordure des régions chrétiennes. L’alerte venait de l’autre côté de la montagne, occupée par « les ennemis ». Puis cela s’était calmé. Une autre nuit, on avait fait cette marche habituelle au clair de lune, qui était presque un rituel pour les familles de nos amis, la villégiature dans ce coin. On devait atteindre, quasiment sans s’aider des torches électriques, le sommet d’une montagne d’où on aurait une vue panoramique imprenable. Après une à deux heures de marche, on arrivait à ce sommet dans l’air vivifiant de la nuit. De là, on avait pu voir un étrange spectacle. Dans le lointain, Beyrouth apparaissait, nuage de lumières scintillant dans la pénombre. Parfois on le voyait se fendre d’éclairs jaunâtres, sans bruit. Une vision particulière de sa destruction s’offrait à nous. La rentrée scolaire approchant et craignant que nous ne puissions reprendre l’école, les mères avaient tenté d’instaurer des cours à l’intention des très jeunes exilés. Dans un appartement ou dans un autre, on avait essayé de se remettre aux études vaille que vaille. Une accalmie pointait à Beyrouth. Il était temps de retrouver nos quartiers. Sur la route du retour, la circulation était normale. C’est seulement en traversant le centre-ville que je remarquai quelques immeubles démolis, aplatis comme des mille-feuilles autour de la place du centre-ville. Vues de destruction, activité normale tout autour. Quelques semaines plus tard, les combats avaient repris. Plus d’école, retour à la vie de quartier. Finalement, un jour du mois d’octobre, la décision fut prise de nous envoyer en France. Les mères et les enfants d’abord. Plus rien ne serait comme avant. Serge SÉROF Paris
C’était la dernière fois que nous sentions le vent de la liberté au Proche-Orient.
Depuis quelques années, nous avions pris l’habitude de voyager sur ces terres. Quelques familles, quelques voitures, et nous partions sur les routes au sud, à l’est, au nord de Beyrouth.
En 1974, de retour d’un voyage en Jordanie, sur la route au sud de Damas, on avait assisté à l’éveil et aux mouvements des forces en présence. Vers l’Ouest, du côté du soleil couchant, sur les plateaux du Golan à l’horizon, il y avait eu une alerte... Sur la route, on remarquait le ballet des troupes et des camions qui roulaient à toutes berzingues, se dirigeant vers le théâtre des hostilités.
Une autre fois ; c’était un dimanche de 1975, qui correspondait à la fin du congé pascal, on rentrait d’un voyage d’une dizaine de jours...