La grande Toile a favorisé l’apparition d’un tas de choses. Le plus souvent au rabais. Dans ce supermarché géant, accessible de plus en plus facilement, chacun y va de sa petite chansonnette. Le clivage des cultures? Connais pas, sur le Web. Alors tous les grands ensembles, dits inaccessibles pour le commun des mortels, ont été entaillés, timidement d’abord, puis violemment et très vite. À commencer par l’art, cette nébuleuse intimidante pour happy few qui n’accepte que le talent, l’étincelle et le génie. Trois sites américains ont envoyé une grande riposte à ce leitmotiv jusque-là presque indéboulonnable. Mot d’ordre : quantité plutôt que qualité. Et «challenge»: car il s’agit de peindre, de photographier ou d’écrire dans un délai temporel très strict, surveillé par une armada d’ordinateurs.
Honneur aux vieux de la vieille – sur le Web, le temps passe très vite: http://www.NaNoWriMo.org, abréviation de National Novel Writing Month, créé en 1999 par Chris Baty. Sur cette adresse très détaillée et à la navigation simplifiée, on se fait une idée un peu plus précise de ce qu’est le «crap art» (littéralement «art merdique») dans l’écriture. En cliquant sur la rubrique «Authors&Novels» («Écrivains et romans», rien que ça), on découvre le profil de chacun des participants et un extrait de leur prose. Dans la rubrique «Forums», plusieurs chapitres, désopilants, sur le genre littéraire en général, où quiconque peut faire part de ses états d’âme sur la difficulté d’écrire; enfin, dans la rubrique «Winners» (Les gagnants), qui classe les lauréats selon leur capacité à approcher le plus possible le chiffre fatal de 50000 mots (soit 175 pages) rédigés entre les 1er et 30 novembre, minuit.
Conseils du bureau principal
Sur la page d’accueil, un éditorial de Chris Baty annonçant fièrement la parution, en octobre prochain, de No Plot? No Problem! (Pas de sujet d’inspiration? Aucun problème!), qui donnera de précieux conseils à la face du monde pour faire partie du grand club des «NaNo’s». Les conseils: les sites cités adorent ça. Ainsi, toujours sur la page d’accueil de NaNoWriMo, il faut ouvrir l’onglet «Tips and Strategies from Headquarters» (Conseils et stratégies du bureau principal) pour découvrir, entre autres, qu’il faut «écrire de manière autobiographique», sans hésiter à «mettre en fiction des personnages et des scènes du passé» ou qu’il est bon de «faire naître les personnages, puis de rester en arrière et de les laisser aller là où ils veulent».
Il y aussi les expériences d’un professeur de collège aux prises avec le génie éclairant du NaNoWriMo, les commentaires de la presse, oscillant entre colère et amusement, l’emploi du temps de 2004, les donations (chaque inscrit doit verser 10$ à l’association) et une initiative intéressante appelée «Laptop Library» (La bibliothèque de l’ordinateur portable). Toute personne en possession d’un ordinateur basique et en bon état peut le faire parvenir au siège de NaNoWriMo, qui les prête, en novembre, à ceux qui n’en possèdent pas et qui veulent à tout prix participer au concours d’écriture quantifiée et surveillée. L’écriture est en marche et Dostoïevski, Faulkner et Céline font des sauts de cabri dans leurs sépultures.
Immense réceptacle
de monologues
Pour ce qui est de l’art visuel, deux sites sont là pour pousser les quidams à sortir de leur trou: sur http://www.artbytheinch.com, (L’art au centimètre), les amateurs de croûtes et de photos hideuses seront servis, exception faite pour une poignée, qui atteint la limite de l’acceptable. Cet immense réceptacle de monologues commentés sur des «œuvres», là aussi réalisées selon des paramètres spatio-temporels préétablis, donne de quoi réfléchir.
Quant au fondateur des inénarrables http://www.artcrap.org et http://www.spacebar.org, Tom Murphy, 24 ans, il se charge de définir les principes de ce qui s’est désormais érigé en mouvement (21000 participants au NaNoWriMo de 2003, ça chiffre). En deux mots, retenons que l’«art merdique» revendique la création artistique comme «une découverte plutôt qu’une invention» et encourage à employer la «Règle des 20% – 80%»: ainsi, «si seulement 20% de l’effort fourni permet d’atteindre 80% de qualité, alors dépenser à chaque étape 20% d’effort amène à créer, à chaque étape également, 80% de qualité». Devant tant de bon sens, l’esprit rend les armes. Un art au fond de la cuvette et fier de l’être.
Diala GEMAYEL
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