L’année 2003 a commencé avec un espoir. Qu’il ait été créé artificiellement par les rois de la communication politique ou pas, peu importe, le pays y a cru. Mais quelques mois à peine ont suffi pour que les masques arborés à l’occasion de la conférence de Paris II tombent. L’objectif de stabilisation financière a parfaitement fonctionné et ses effets pourraient bien se prolonger en 2004. En revanche, l’année écoulée n’a été l’occasion d’aucun début de réforme structurelle destinée à s’attaquer enfin aux déséquilibres fondamentaux de l’économie.
Le choix des bailleurs de fonds de venir au secours du Liban était de toute façon politique, et donc exceptionnel. Ils ont à peine prêté attention aux quelques hypothèses chiffrées présentées à la hâte en guise de plan de redressement. Réduire le déficit budgétaire à 25 % des dépenses, grâce à une diminution spectaculaire du service de la dette, qui devait elle-même résulter de plusieurs opérations de privatisation... Telle était en substance la « feuille de route » adoptée à Paris II.
Ce n’est désormais un secret pour personne, aucun de ces objectifs n’a été atteint. L’année 2003 est une année perdue de plus, mais elle a au moins eu le mérite de dissiper les dernières illusions quant à la capacité de l’équipe actuelle de résoudre les problèmes dans lesquels s’englue le pays : surendettement, manque de compétitivité de l’économie, chômage, etc.
Le conflit entre la Caisse nationale de Sécurité sociale et les hôpitaux qui clôt l’année constitue-t-il le prélude d’une crise sociale de grande ampleur ? Voilà en tout cas le danger qui menace, même si les restaurants bondés du centre-ville et les grosses cylindrées garées devant les boutiques de luxe masquent encore, à Beyrouth du moins, la fragilisation rampante de la population et l’assoupissement de l’appareil productif.
Tel électricien qui refuse des travaux dans la capitale, car il sait qu’il ne sera pas payé avant des mois ; tel grossiste en bois qui n’accepte plus que les paiements au comptant, car il a trop accumulé de chèques sans provision, même pour un montant de 100 000 livres ; telle entreprise qui licencie à tour de bras ; telle agence dont les clients ont diminué leur budget publicitaire de 40 %, etc. La crise qui n’était qu’un concept lointain touche désormais directement de plus en plus de Libanais.
Certes, les soupapes de sécurité sont toujours là. La conjoncture régionale les favorise. Le tourisme, en provenance du Golfe d’abord, graisse les rouages du secteur tertiaire. Les placements immobiliers et fonciers réalisés par la même clientèle, ensuite, injectent quelques devises dans le pays. Quelques entrepreneurs forcenés continuent de réaliser des prouesses individuelles. La force aspirante de la reconstruction irakienne sollicite aussi tel ou tel commerçant, tel ou tel industriel ou agriculteur.
Mais globalement, n’en déplaise à tous les adeptes du « langage positif », la situation économique n’est pas réjouissante. La chute des importations en termes réels (leur augmentation nominale est inférieure à ce qu’elle aurait dû être par le seul fait de la réévaluation de l’euro) témoigne de la contraction de la demande interne malgré le soutien artificiel dont elle bénéficie grâce à des transferts de capitaux de la diaspora. La réduction des importations de biens d’équipements est le signe le plus inquiétant, car ces importations sont un indicateur de l’activité future. Ainsi, les investissements, principal facteur de la croissance, sont presque inexistants (car l’achat d’un terrain n’est pas considéré comme un investissement productif).
Quant à la situation des finances publiques, elle continue de se dégrader, même si les mécanismes d’attraction de devises par l’intermédiaire des dépôts bancaires grassement rémunérés empêchent l’implosion du système. Deux indicateurs témoignent de l’efficacité de cette « pompe » : l’excédent de la balance des paiements, qui a totalisé 3,3 milliards de dollars fin octobre (dont une bonne part due aux prêts de Paris II), et le montant des réserves brutes de la Banque centrale (12 milliards de dollars fin novembre) qui a un effet apaisant sur le marché des changes. Ce marasme n’a rien à voir avec l’incapacité à mettre en œuvre le processus de privatisation comme le gouvernement aimerait le faire croire, pour se dédouaner de la responsabilité de l’échec.
Le problème est avant tout politique. Personne ne veut assumer la responsabilité de la vraie réforme, celle dont l’objectif est de restaurer la compétitivité de l’économie. Car, contrairement à la connotation positive du mot réforme, dans le cas du Liban, le processus sera avant tout coûteux et douloureux. Les Libanais sont des cigales qui ont chanté et dansé pendant des années, en partie avec l’argent des autres.
La réforme, dans un cas pareil, consiste à imposer un retour brutal à la réalité, par une réduction de la consommation publique et privée, en s’assurant que l’effort est réparti de la façon la plus équitable possible.
Le pouvoir actuel a déjà annoncé que ce programme n’était pas à l’ordre du jour en 2004. Il consacrera tous ses efforts à maintenir le statu quo. Au titre des sources possibles de complication, la campagne électorale en cours n’est pas des moindres ; les échéances financières, tel le renouvellement de trois émissions euro-obligataires pour un total de 1,5 milliard de dollars, aussi.
Sibylle RIZK


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