Il y a quelque temps, les décideurs avaient discrètement fait savoir à ces cadres qu’ils désapprouvaient les coagulations à caractère trop visiblement communautaire. Les Six avaient continué à se voir, à se concerter, mais sans se mettre en vitrine et sans communiqués de presse. Le timing de leur come-back a sans doute été convenu avec les décideurs. À preuve que les autres loyalistes n’ont pas protesté. Ni fait valoir cette fois, comme naguère, qu’on ne pouvait décemment pas critiquer Kornet Chehwane de n’être composé que de chrétiens, c’est-à-dire d’être par trop confessionnaliste, pour installer en face une autre Rencontre exclusivement sunnite.
Pour la plupart des observateurs, cette incidence, plutôt mineure en termes de rapports de force sur la scène locale, montre que les décideurs savent ne pas mettre tous leurs œufs dans un même panier. Ils favorisent certes, pour le moment, le maintien des Trente. Mais ils se donnent les moyens d’instrumenter rapidement un changement de cabinet, si cela devient profitable. Les professionnels ajoutent qu’en outre on fait de la sorte d’une pierre deux coups. D’une part, on ne laisse personne dormir sur ses deux oreilles. D’autre part, on n’attise pas les éventuelles tensions entre partisans et détracteurs du changement (et du même coup, mais inversement, de Hariri), à Damas même !
C’est ainsi que les éléments de la Rencontre nationale se sont aussitôt lancés dans des attaques contre le gouvernement, dont certains d’entre eux font partie, et contre son chef. Pour bien se démarquer, sans doute, du club fermé dit des (anciens) présidents dont les membres, Sélim Hoss et Omar Karamé en tête, ne semblent pas très chauds pour prendre la succession du milliardaire. Venant de régions distinctes, les impétrants tentent de prouver qu’eux aussi ont une assise populaire assez solide pour leur permettre de briguer le Sérail. Bien entendu, on peut imaginer qu’ils ne vont pas se tirer mutuellement dans les pattes, mais soutenir l’un d’eux. Qui, à son tour, réserverait des strapontins à quelques compagnons de route, au sein d’un éventuel cabinet qu’il serait chargé de former.
Pour le moment, la palme de la pugnacité revient à Mrad. Sans en démissionner, ce qui semblerait logique, il réclame le départ du gouvernement. Il suit ainsi la voie tracée par d’autres ministres contestataires, mais pas démissionnaires, comme Karam Karam.
Cette dualité, cette autocritique démarquée, est vivement contre-critiquée par l’opposition de l’Est. Qui prend note, une fois de plus, du manque de cohésion non seulement du gouvernement, mais du système de pouvoir tout entier. En rappelant le mot fameux de Chevènement, qui avait du reste donné l’exemple en se retirant du gouvernement français lors de la première guerre du Golfe : un ministre se soumet ou se démet.
Pour certains politiciens, il n’est pas exclu que les Six aient en vue, principalement, les élections législatives de 2005. Pour contrer alors Hariri et l’empêcher de réaliser le même score qu’en 2000. C’est possible. Mais la plupart des techniciens pensent que le regroupement est tout à fait circonstanciel. C’est-à-dire que, s’il devait se confirmer que le changement de cabinet avant la fin du mandat présidentiel est exclu, la Rencontre nationale plierait bagage illico presto et ipso facto. Son but étant de trouver, et de prouver, qu’il peut y avoir un remplaçant à l’Irremplaçable, comme l’appellent ses amis.
Philippe ABI-AKL


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