S’il fallait clore le débat, il est un point de consensus : ce 7 novembre 2003 marque l’ouverture officielle de la campagne pour les élections législatives, qui doivent se tenir d’ici à un mois. Tous les principaux partis étaient donc hier sur le qui-vive.
Les plus matinaux furent les libéraux. Les forces de droite (SPS et Yabloko) tenaient meeting conjoint sur la place Pouchkine. Un peu plus d’un millier de sympathisants se sont rassemblés pour entendre les sombres prédictions de Grigori Yavlinski, le leader de Yabloko, qui évoqua « la terreur d’État » s’étant abattue sur le pays « voici 86 ans » afin de mieux souligner qu’aujourd’hui, « la démocratie se réduit de plus en plus et se transforme en village Potemkine ». Lui succédant, Boris Nemtsov, le chef du SPS, appela gravement à l’union : « Si nous restons désunis, on nous écrasera. »
De nombreux manifestants arboraient une photo de Mikhaïl Khodorkovski, ex-magnat du pétrole russe. « Ce qui nous indigne, explique Valentina, 67 ans, économiste retraitée, c’est la façon dont il a été arrêté. C’est une affaire politique, même si c’est vrai qu’il a volé. » Que pense-t-elle de Vladimir Poutine ? La charmante vieille dame n’ose répondre : « J’ai peur de le dire. Dans notre pays, si on dit le contraire de ce qu’il faut dire, les gens vous regardent de travers. » Elle se lance tout de même : « Il vient du FSB (ex-KGB) et il ne peut construire qu’un État policier. »
À côté, un homme tient un panneau Yabloko. Il s’appelle Valeri et se dit « démocrate ». « Il faut arrêter tous les oligarques, affirme Valéri, 59 ans, ancien champion d’URSS en athlétisme. L’affaire Ioukos, c’est les milliards du peuple et il faut rendre l’argent au peuple. Le pétrole appartient à l’État. » Faut-il garder Khodorkovski en détention provisoire ? « Je ne savais pas qu’il était en prison ! » répond, très surpris, Valéri. L’athlète poursuit : « Pour l’instant, Poutine, c’est le meilleur. C’est un homme, un vrai. Il est pour le peuple et est patriote. »
À quelques kilomètres, les communistes manifestent au pied de la Loubyanka, le siège historique du KGB. Ils sont 10 000 et une marée de drapeaux rouges flotte sur l’immense place. Viktor a 65 ans, il est membre du parti depuis plus de 30 ans. Pour lui, l’affaire Ioukos, « c’est la faute des juifs qui ont tout privatisé, mais, attention, ajoute-t-il, j’ai des amis juifs. Le problème, c’est les Russes qui sont restés sans rien» . Ancien du SVR, les services des renseignements extérieurs du KGB, Viktor affirme avoir rencontré Khodorkovski, « un homme agréable et sympa », à ses débuts : « Son arrestation ne me pose pas de problèmes, mais ce qui m’étonne, c’est : pourquoi lui seulement ? Ce n’est pas un hasard : il a traversé la route de Poutine. » Vladimir Poutine, justement, Viktor ne l’aime pas : « On est tous deux du SVR. Mais lui, c’est un traître. Il s’est vendu. Il dit une chose et fait le contraire. Il est comme un serpent sur une table. Je ne vois pas où va le pays. » Dans le dos de Viktor, une femme arbore un panneau sur lequel sont dessinés un gibet et des pendus car « traîtres à l’idée nationale ». Y figurent Vladimir Poutine et le Premier ministre Mikhaïl Kassyanov.
L’ancien hymne soviétique résonne. Le leader communiste Guennadi Zyouganov décore de jeunes « Komsomols » (les jeunesses communistes). Sur un grand écran défilent des images de moissonneuses, de Gagarine, de travailleurs heureux...
Quant à Russie unie, le parti pro-Kremlin, il n’a pas défilé, préférant se réunir en conclave dans un théâtre moscovite. Ce qui confirme l’étrange stratégie adoptée par ce parti qui entend boycotter les débats publics. « Dans notre société, remarquait une manifestante de la droite libérale, il est facile de créer le mythe de la popularité de Poutine. » Pour le chef du parti pro-Kremlin, Boris Gryzlov, Russie unie est la formation « la plus puissante depuis la chute de l’URSS ».

