Ce qui est encore plus essentiel que le chatoiement de la toile, c’est la maturation d’un regard et d’une pensée qui intègrent les attractions et les incompréhensions de deux univers complémentaires et pourtant sourds l’un à l’autre – en tout cas au XXe siècle –, l’Europe et le Proche-Orient, avec en filigrane, mais d’une façon obsédante et centrale, les drames humains et politiques comme résultats des guerres endémiques, interdisant toute vie aux hommes qui subissent les impasses et les échecs de leurs dirigeants. Nous sommes ici, moins dans la violence et la souffrance immédiates que dans Pourquoi il fait si sombre ? précédent ouvrage publié par Dominique Eddé en 1999, mais tout autant dans le désespoir mêlé au goût plus fort de vivre et de ne pas être piégé de surcroît par les jugements simplificateurs – et en réalité idéologiques – des intellectuels de « salon » fortifiant les antagonismes pour se rassurer, jouant du choc des civilisations sans le courage de le proclamer et brandissant l’extrémisme de l’islam comme explication ultime des risques du monde contemporain après avoir chargé le communisme de cette fonction des années durant.
Vous aurez déduit avec moi que ce roman – tout en jonglant d’une manière subtile avec les rapports de l’imaginaire et du réel – est fidèle à ce qui fait la force de ce mode d’expression : il nous offre une vision du monde, une expression totale de l’être, de son rapport à l’autre et de son désarroi – mais aussi de sa lucidité – face au jeu des puissants et aux rapports de force du politique. C’est dire à quel point Dominique Eddé respecte la complexité des registres, qu’il s’agisse des passions humaines ou des violences sous-jacentes au jeu des États, et nous livre sans une once de complaisance les méandres de ces rapports individuels ou collectifs. L’écriture épouse tous ces mouvements et, d’un bout à l’autre du roman, elle est soutenue. Les mots et les phrases naviguent entre le français et l’arabe, se conjuguent avec précision et servent une réflexion vigoureuse.
Tout est au plus près de ce que Dominique Eddé veut exprimer, disais-je plus haut, mais aussi tout est plus profond dans ce qui fait la trame du roman : l’histoire en deux actes et plusieurs tableaux d’une passion, d’un amour, d’une complicité comme il ne s’en trouve qu’une par vie si la chance – mais est-ce bien elle ou plutôt une patiente attente ? – aide à rencontrer ce bonheur-là qui est tout sauf un bonheur facile.
De ce livre où l’on sent Dominique Eddé engagée de tout son être, j’aurais aimé citer les passages qui m’ont enthousiasmé, touché, éveillé, fait sourire, mais ils sont trop nombreux et je n’en citerai qu’un pour définir cerf-volant : « C’est tout d’abord le contraire d’une statue, c’est le droit d’aller dans un sens et puis dans l’autre, de voler, de s’arrêter, de ralentir, de faire l’aigle ou le voilier, de basculer, de se retourner, une fois, deux fois, trois fois, de s’arrêter la tête en bas avec la terre pour mur ou miroir, de remonter et de repartir pendant qu’une main anonyme tient le roman au bout du fil, c’est ça un cerf-volant, c’est un nuage en papier qui passe les frontières, les mélange, les abolit, les refoule, c’est un campement dans le ciel, un mouchoir étendu sur une âme de toupie, c’est le fantôme errant de tout ce que nous avons perdu à force de tout craindre et de tout accepter, car le monde arabe, dites-moi, combien de temps allons-nous le livrer à des hordes de barbares ? »
Après cette lecture, on se sent transformé, davantage capable de tenir debout et de regarder en face un monde où beaucoup ne survivent qu’en acceptant les compromissions. Dominique Eddé n’en tolère aucune et par là même sait-elle que son exigence est contagieuse : elle nous rend plus intègre, moins désespéré par le réel, réceptif à cet acte de résistance qu’elle accomplit pour sauver les valeurs de vie qu’exprime le courage discret de Cerf-volant.
Gérard D. KHOURY

